Mois : octobre 2016

Un regard parmi d’autres: Eric Antoine dans Magic Délirium

Il m’a fait sursauter, son rire strident. Le frisson revient chaque fois, pourtant je connais l’humoriste et son cri d’illuminé. La première vanne a retenti avant même le début du spectacle: la cadence était donnée. Sa voix s’est élevée comme par magie sur un fond d’ACDC, dans une salle déjà chauffée à bloc, avant que la lumière ne s’éteigne. Nous étions partis pour une heure et demie d’illusionnisme et de tapes sur la cuisse.

Dès l’ouverture des rideaux, je remarque que le titre « Magic délirium » colle parfaitement au show. Eric Antoine nous accueille… nu dans une baignoire pleine de mousse (la mousse cachait tout ce qu’il fallait cacher): « Salut les pauvres! Ah non c’est vrai… on est en Suisse! » Une baignoire magique puisque c’est à partir d’elle que sont apparus l’un après l’autre, avec palmes et tuba, le fameux assistant Bernard vêtu de noir, une sirène en chair et en os – tous deux joués par la femme de l’humoriste qui milite pour l’association « assistantes mais pas soumises » – et, une pieuvre en plastique.

Des tours de magie, il en avait. Certains effrontément grotesques ou ratés, pour chatouiller le public et tromper ses attentes. D’autres brillamment réalisés à coup de cartes, de colombes ou de catalogues Ikea, laissant songeur. Mais plutôt que de « tours de magie », mieux vaut parler de « numéros de prestidigitation ». Car Eric Antoine l’a très vite annoncé, brisant le charme: « la magie, ça n’existe pas, ce qui existe, ce sont les croyances provoquées par l’illusion. » Après tout, c’est un « escroc honnête » puisqu’il nous le dit.

Philosophique, sadique mais tendre, Eric Antoine, qui prie le « dieu périnée », semble définitivement fêlé. Mais c’est pourtant les spectateurs – moi inclue – qui m’ont paru délirer le plus. En effet, plus l’humoriste s’amusait à martyriser son public – y compris les enfants, plus le public appréciait et en redemandait! Le tortionnaire a en effet pris plaisir à passer dans les rangs pour enguirlander sous toutes les coutures ses fans ravis, essuyant son front dégoulinant avec leurs écharpes, lançant des « tu te calmes ! », « c’est bien la manière dont tu t’exprimes avec du textile », « il faut bien laisser travailler les petits Syriens », « 8 ans? Excellent, on va le traumatiser », au beau milieu la salle hilare du Théâtre de Beausobre.

Pour réaliser ses tours, comme pour générer le rire, Eric Antoine utilise la fameuse technique illusionniste du détournement de l’attention. Et presque à chaque fois, je suis tombée dans le panneau.

Lysiane

Un regard parmi d’autres: chronique d’une spectatrice sur «Cuisine et Confessions»

Je me souviens des pâtes du jeudi midi, mon repas préféré de la semaine. Le lundi, le mardi et le mercredi, je rentrais à la maison sans pouvoir deviner si ma mère nous préparait une délicieuse quiche ou un gratin de fenouils, nettement moins alléchant, mais le jeudi, je savais. Sur le chemin de l’école, je marchais vite, pensant déjà aux spaghettis fondants, saupoudrés de parmesan ou de pesto au basilic. Et si c’était une sauce carbonara, alors le jeudi devenait mon jour favori de toute la semaine.

La cuisine, les souvenirs d’enfance, les festins imaginaires, tels étaient les récits que nous a livrés la troupe de cirque québécoise “Les 7 doigts de la main », lors de sa représentation à Beausobre. Ils avaient pour décor une cuisine majestueuse et narraient leurs histoires d’amours culinaires, entre leurs numéros de contorsions, jonglage, sauts à travers des cadres de bois en équilibre et pirouettes (Si ces dernières vous évoquent un lointain spectacle de gymnastique, imaginez-les réalisées sur une barre verticale, à plusieurs mètres du sol ; c’était autrement plus intense qu’une roulade en avant).

Les artistes brodaient leurs discours de phrases leurs langues maternelles : espagnol, suédois, anglais et donnaient à leur périple en cuisine des airs de voyage. C’était poétique, époustouflant, amusant, touchant.

Un monologue, pourtant, a détonné dans ce joyeux festival de saveurs : lorsque l’un des artistes, debout sur la plan de travail, nous a raconté le destin de son père, mort dans un camp de concentration argentin, en 1977 alors qu’il n’avait pas 35 ans et que son fils, l’acrobate, n’était encore qu’un bébé. Cet homme dont nous n’avions jamais entendu parler et qui, s’interrogeait son fils, avait sans doute eu comme dernier repas une quelconque bouillie froide. Et puis il nous a raconté le festin que cet intellectuel condamné aurait partagé avec sa famille, s’il l’avait pu, comme ils auraient bien mangé, comme ils auraient ri. Le spectacle a continué. Il fallait oublier cette intrusion sordide et se consacrer à la volupté du présent, dans cette cuisine enchanteresse. « oublier cette intrusion sordide » est peut-être maladroit ; c’est dur, certes, mais c’est une réalité. Il ne faut pas « oublier ». Ca va choquer des gens. Plutôt « il fallait se consacrer à la volupté… »

Peut-être que leur secret pour nous faire replonger dans la douceur était que la joie de vivre de la troupe, unie comme les 7 doigts de la main, semblait réelle. Ils interagissaient. Les uns avec les autres. Avec le décor, qu’ils escaladaient à leur guise. Avec le public, invitant une jeune femme sur scène pour lui déclarer leur flamme autour d’une omelette (capable, nous a-t-on promis, de nous emmener au paradis en une seule bouchée). Trois chanceux ont même été conviés à mettre la main à la pâte pour préparer un pain à la banane et un plat de pâtes que nous étions tous invités à partager autour de la scène à la fin du spectacle.

Et, pour moi, cette soirée avait comme un goût de jeudi.

Céliane

Un regard parmi d’autres: chronique d’une spectatrice sur «Intemporel» de Messmer

L’hypnose. Ce mot provoque souvent une réaction forte : l’étonnement, l’amusement détaché, l’effroi parfois ou encore la curiosité.
Messmer, performer québécois, professionnel de cette discipline mystérieuse, présentait son spectacle ¨Intemporel¨ la semaine dernière à Beausobre.

En ce qui me concerne, j’étais arrivée on ne peut plus calme à ce rendez-vous avec l’homme capable d’envoûter même les stars, plus inquiète à l’idée de m’ennuyer devant un show d’hypnose qu’à celle de finir sur scène, en posture de danseuse hawaïenne ou de dinosaure gourmand.

Pourtant, dans la file d’attente, j’entendais mes futurs petits camarades d’aventures hypnotiques trépigner d’impatience, se posant en boucle la même question : est-ce que tu as peur ? Cela s’annonçait plus réaliste que prévu.

Après une introduction ¨à l’Américaine¨, appuyée par une musique tonitruante, des effets de lumière et un spot vidéo vantant la renommée et le talent de l’artiste, Messmer, accompagné de son apprentie et assistante, remportaient leur première victoire : les sceptiques, les parents venus « pour faire plaisir aux enfants » étaient remis à leur place, car il se présentait comme le maître incontesté de l’hypnose et nous avions « le privilège » de le rencontrer. D’entrée de jeu, nous nous devions donc d’être époustouflés. Et le pire, c’est que ça marchait ; je commençais moi aussi à ne désirer qu’une chose : « réussir » à être emportée par mon subconscient.

Je me suis donné toute la peine du monde, collant mes paumes bien fermement l’une contre l’autre, les pieds au sol comme demandé par mon gourou d’un soir… mais rien du tout. Mes mains se sont décollées comme par magie (ou manque de magie, apparemment) : je n’étais pas réceptive. C’était bien fait pour moi et mon air narquois, j’allais devoir me résoudre à rester en pleine possession de mes moyens et admirer en simple spectatrice les prouesses des spectateurs aptes à plonger dans les recoins les plus reculés de leur esprit.

Messmer a invité des personnes receptives à le rejoindre sur scène. Bien sûr, certaines parmi elles semblaient être montées à ses côtés surtout pour « faire le show », mais après un rapide «tri », Messmer s’est constitué une équipe d’une quinzaine de personnes, qu’il s’est empressé de faire plonger dans le sommeil.

C’est au moment où un jeune homme que je connaissais s’est littéralement endormi debout sur les planches, que j’ai commencé à être troublée. Puis, lorsque Messmer lui a demandé de se mettre en position fœtale, puis de ramper, de téter le sein de sa mère (sein imaginaire bien sûr) ou encore de souffler les bougies d’un gâteau d’anniversaire tout aussi inexistant, et que le jeune homme s’est executé, je me suis interrogée : et si c’était vrai ?

Et si ce retraîté se prenait vraiment pour un kangourou ? Et si cette jeune femme paniquait vraiment à l’idée de ne pas retrouver ses jambes ?

Certes, tout comme moi, ils avaient commencé par être consentants, mais, comme Messmer nous l’indiquait régulièrement, ils étaient tout à fait conscients de ce qui se passait autour d’eux, quoiqu’incapables de se dépêtrer de ce sortilège. Précisons tout de même que tous les participants ont assuré ne pas se sentir mal du tout, mais au contraire très paisibles. Un peu mal à l’aise, je ne quittais pourtant pas la scène des yeux.

Ma première voisine s’est levée et a quitté la salle avant l’entre-acte. Celle du fauteuil d’à-côté, en revanche, riait et battait des mains vigoureusement. J’étais tenue en haleine, bouche bée.

En retrouvant le grand air à la fin du spectacle, certains étaient pliés de rire, d’autres, comme moi, semblaient encore ne pas pouvoir croire à ce qu’ils venaient pourtant de voir de leurs propres yeux et n’avaient pas l’air sûrs de trouver cela vraiment amusant. Mais je n’ai plus vu personne avec un sourire narquois.

Céliane