Mois : novembre 2016

Un regard parmi d’autres: AVRAC on tour

Prenez un contenant vide. Glissez-y une poignée d’idées griffonnés sur des morceaux de papier déchirés. Ajouter deux Vincents, un Didier, Christophe et Pierrick. N’oubliez pas une pincée de féminité avec Virginie et Cécile. Attendez que la cloche sonne. Et puis savourez près de deux heures d’impro.

L’impro à la sauce AVRAC c’est la franchise dès le début. Avec un Kucholl tout sourire qui vanne un millier de spectateurs, sans hésiter: «46 francs pour un spectacle qui n’a pas été écrit et en plus on vous a fait bosser pour proposer les sujets… ah la soirée de merde!».

Puis le premier thème tombe, mais ne rassure pas: la primaire de la droite française. Comme mise en bouche, on s’attendait à plus croustillant. La cloche retentit. Retour en préhistoire, avec des premiers hommes qui braillent de manière inspirée. Criant de vérité. La salle glousse.
Deuxième billet: Donald Trump. Nausée.

Décidément. Second retour en préhistoire: visiblement le «grab them by the pussy» avait déjà inspiré les plus fins de l’époque. Fracas de rire dans le public. C’est décidé, le dessert sera retardé au maximum.

Mais comme dans tous les repas entre amis, tout va très vite. Les sept comiques enchainent. On rencontre un Valaisan sans accent qui a réussi. Un papa qui va au bébé-nageur «juste pour mater». Un couple d’homos en pleine action. Puis, le nucléaire, c’est sympa, c’est bon pour la santé. Et encore tous les chemins qui mènent aux Roms. On frôle le premier degré, le second et tous ceux qui s’en suivent.

Entre chaque tintement, la troupe nous sert de pétillants rafraichissements. Un rasta-Veillon. Des tubes comme «Les mendiants à Lausanne» ou le très engagé «Nucléaire te laisse pas faire» rythment les entrées et sorties des improvisateurs.

Et là, frisson. Le moelleux est servi. Le dernier thème résonne comme un avertissement: 5 minutes après la fin du monde. 5 petites minutes. C’est l’impression qu’a laissée cette soirée. Trop courte. La recette AVRAC a ravi les papilles. Et l’avantage c’est qu’avec cette formule, la carte surprendra même les habitués.

Bayron

Un regard parmi d’autres: Ils s’aiment depuis 20 ans

Au premier abord, Ils s’aiment depuis 20 ans n’est rien de plus qu’un condensé d’Ils s’aiment, Ils se sont aimés et Ils se re-aiment. Une manière comme une autre pour le binôme Pierre Palmade/Michèle Laroque de célébrer sa création initiale de 1996, de se retrouver sur les planches et de s’associer à nouveau à Muriel Robin, metteuse en scène et plume des deux premières pièces.

Durant plus d’une heure trente s’enchaînent ainsi une dizaine de sketchs, à un rythme effréné. Dans un décor minimaliste, tout en modernité. Le mariage, le permis de conduire, Gérard et Toinette, Noël chez les parents, le flag, coup de fil d’une nuit… Le public découvre, redécouvre, retrouve ces tranches de vie, ces engueulades de ce couple mythique. Humour intemporel, où rires et applaudissements sont de mises.

Et pendant ce temps-là, le spectre de Pierre Palmade plane au-dessus de nos têtes. Ce soir, Muriel Robin prend sa place.

Bien plus que quelques morceaux choisis des précédents spectacles, on oserait dire qu’Ils s’aiment depuis 20 ans surfe sur la thématique du couple dans notre société actuelle. L’échangisme n’est pas au programme, mais le trio se mélange, au fil de la tournée. Palmade-Laroque se quittent quelques soirs pour offrir un nouveau duo de choc: Laroque-Robin ou Robin-Palmade.

A Beausobre, les spectateurs n’ont pas eu le choix. Isabelle et Martin sont devenus Isabelle et Mathilde. Et c’est tant mieux.

Michèle Laroque, l’éternelle Isabelle, débite ses paroles avec la même fougue qu’il y a vingt ans, elle qui a joué ces scènes maintes et maintes fois. En face, le visage, la voix de Pierre Palmade s’effacent petit à petit au profit de la moue et des mimiques de Muriel Robin. On s’y habitue, on ne fait plus le rapprochement, même si l’on se raccroche aux textes qui n’ont pas été réécrits pour l’occasion. La comédienne se les réapproprie, tout simplement. Et on apprécie. On se laisse transporter dans ces scènes quotidiennes de ce couple de lesbiennes qui ne cachent pas leur plaisir de se balancer des horreurs.

Pourtant, au Paradis, Isabelle et Mathilde crient en cœur : « Elles se sont aimées ! » Rien n’est sûr… La standing-ovation prouve, elle, que le public les a aimées le temps d’une soirée. Et peut-être bien encore pour les vingt prochaines années.

Aude

Un regard parmi d’autres: LOU, par la Compagnie de l’Ovale

Être un écrivain, la muse d’un grand poète, l’amie d’un philosophe, l’égérie d’un psychanalyste de génie, serait-ce possible en une seule vie ?
Lou Andreas-Salomé était tout cela à la fois. Elle possédait un esprit libre et moderne, une intelligence et un charme qui ont fait chavirer les cœurs de Nietzsche, Freud et Rilke, rien de moins. Cette femme de lettres allemande d’origine russe, née en 1861, a intrigué, troublé, déchaîné jalousies et passions, sans laisser quiconque indifférent.
Choix audacieux, La Compagnie de l’Ovale s’est emparé de la vie et des correspondances de cette femme d’exception, pour raconter son histoire dans une pièce de théâtre musical. Un spectacle d’une grande finesse, sous ses airs de concert rock et loufoque.
Dans un décor d’une beauté qui semblait ne tenir qu’à un fil : lanternes dans la pénombre, arbre nu, piano, chaussette nourrie au grain dans une cage à oiseau, l’absurde se mêle au sensuel, la poésie à la musique, pour dépeindre Lou avec une étonnante justesse. Portés par les musiques et les textes subtils de Pascal Rinaldi, les cinq comédiens-musiciens ont levé le voile sur cette héroïne indomptable et sur les célèbres hommes de sa vie.
Trois hommes et deux femmes se sont partagé la vedette de cette pièce au cœur de laquelle brillait Lou, campée par Rita Gay. Si sa voix chantée était, m’a-t-il semblé, moins sûre que celle de la pianiste et chanteuse Romaine, j’ai cependant été époustouflée son jeu d’actrice, à la fois éthéré et ironique.
Du côté du comique, la prestation comique de Thierry Romanens dans le rôle d’un Nietzsche en nuisette et celle de Freud brisant le tabou des fantasmes féminins, tout en rimes et en mimiques, resteront sans doute dans les annales du Théâtre comme l’un de ses instants les plus désopilants.
La troupe en a profité pour glisser quelques-uns des concepts fondamentaux de ces grands penseurs. Nietzsche et Lou écrivent alors « God is dead » sur une feuille de papier, qu’ils collent contre le banc sur lequel il lui déclare sa flamme, ou encore se lancent dans une gigue endiablée, donnant en fin de compte la victoire au « ça » (donc les pulsions, selon les théories freudiennes) sur le « moi » (la raison) trop ennuyeux, trop limitatif pour ces doux fous, fous de l’âme humaine, fous de modernité et fous de Lou.
Céliane

Un regard parmi d’autres: Le Mensonge

De faibles lumières éclairent subtilement le salon d’un appartement bourgeois. Aux murs, trois tableaux néobaroques représentent des visages masqués et des mains qui s’effleurent, prêtes à se lâcher. Le corps enfoncé dans un fauteuil, Alice (Evelyne Bouix) tente d’émerger d’un dilemme. Doit-elle avouer à son amie qu’elle a surpris son mari au bras d’une autre? Faut-il annuler le diner avec ce couple qui est sur le point d’arriver?

Sur la commode, Paul, (Pierre Arditi), décante doucereusement une bouteille de Château Babille qui embellira le goût du secret tout au long de la pièce. Pour lui, il est primordial qu’Alice, sa femme, garde le silence face aux invités. Un verre de vin à la main, il débute l’éloge du mensonge. «Le mensonge c’est parfois une preuve d’amour et une manière d’épargner les autres». Un éloge si bien défendu, qu’il éveille les soupçons d’Alice sur la fidélité de son propre mari.

La pièce est habile car l’on se surprend à rire d’une vision du mariage et de l’amitié plutôt noire grâce aux innombrables jeux de mots, quiproquos et au délicieux jeu d’acteur de Pierre Arditi, incarnant un personnage à la fois suave et agressif. Le comédien détient même le pouvoir de décrocher les éclats de rire sarcastiques du public en restant immobile et silencieux. «Ce serait un cauchemar si tout le monde se disait la vérité. Il n’y aurait plus aucun couple», lance-t-il en se tournant face à un public hésitant entre le rire et la suspicion envers son propre binôme amoureux.

Plus la comédie avance, plus on est englouti dans les sombres bas-fonds du non-dit, des vrais faux-semblants, des tromperies qui se font et se défont, d’une apparente vérité qui en cache toujours une autre. Ici, même les pactes se font les jambes croisées. «Je te jure que c’est la vérité que ce n’est pas vrai!». De sa place de spectateur, on se prête vite au jeu de cette succulente torture et l’on devient alors enquêteur à l’affut des moindres indices sur ces quatre protagonistes qui alternent les masques jusqu’à la dernière scène.

Le rideau se referme. Coup de théâtre. Les enquêteurs du soir ont enfin démêlé le vrai du faux. Apparemment. Car le réel ne serait-il jamais qu’une illusion ? Le temps d’apprécier ce mirage, Sylvie Flepp, Jean-Michel Dupuis, Evelyne Bouix et son mari dans la vie comme à la scène, Pierre Arditi saluent une dernière fois le public. Le comédien livre une ultime attention à Beausobre: «on dit que les Suisses sont lents, pourtant ici, tout est allé plus vite qu’ailleurs dans le monde. Le public n’est pas venu pour voir des comédiens jouer. Ce soir, c’est vous, public, qui avez merveilleusement su jouer avec les comédiens».

Marine

Un regard parmi d’autres: Ala.ni

« Je ne vous vois pas, mais vous avez l’air chou ». Cette phrase prononcée par le groupe Jaylis qui assurait la première partie du concert d’Ala.ni annonçait la couleur de cette soirée, toute en légèreté et douceur. Il n’aura d’ailleurs fallu que quelques minutes pour que l’espièglerie de la chanteuse à l’origine de la création du groupe, Sandra Loerincik Barat, séduise le public présent ce mardi soir au théâtre de Beausobre. Car durant les vingt minutes qu’aura duré la représentation du groupe, Jaylis nous aura entraîné dans un univers volontairement ingénu. Un univers dont la musique fait du bien, où l’enfance semble être au cœur du message malgré des thèmes plus sérieux tel que le doute.

Après la fraîcheur de Jaylis, c’est la profondeur et l’amplitude de la voix d’Ala.ni qui entrent en scène. Immédiatement, on se retrouve plongé dans les années 30 lors desquelles Hutch, son grand-oncle, était une star du music-hall. Une influence qu’elle revendique fièrement et qui est au cœur de son processus créatif. Accompagnée d’une harpe et d’un violoncelle, quelques notes suffisent pour comprendre que ces instruments n’auront qu’une seule et unique tâche tant ils se font discrets : sublimer son timbre de voix. Une voix qui semble d’une inestimable immensité puisqu’elle passe des graves aux aigus sans laisser paraître la moindre difficulté. Tout paraît si simple, si maîtrisé et jamais elle n’entre dans l’excès.

Mais c’est surtout sa personnalité qui fait une réelle différence. Dès le début de sa représentation, on ressent une réelle complicité avec ses musiciens. Et le public n’est pas en reste, tant Ala.ni entame avec lui une très forte interaction qui durera jusqu’à sa sortie de scène. Que ce soit entre deux morceaux ou en plein milieu d’une chanson, elle semble se laisser guider à l’instinct et chacun de ces instants est une surprise. C’est également au travers de ce lien avec l’audience que la chanteuse fait naître des moments uniques, comme ces chansons créées de toutes pièces en fonction de phrases écrites par le public.

Ala.ni choisit pour clore cette soirée de reprendre le morceau Parlez-moi d’amour initialement interprété en 1930 par Lucienne Boyer. Le public l’accompagne, se laisse bercer, puis elle met un terme à cette soirée : « Je vous aime. »

Guillaume

Un regard parmi d’autres: Fabrice Luchini.

Qu’on se le dise d’entrée : la poésie classique n’est pas franchement ce qui se fait de plus digeste pour tout non-initié. En ce qui me concerne, je fais partie de ces gens qui trouvent la poésie très belle mais qui ne comprennent pas toujours où l’auteur souhaite nous emmener. Mais ce dimanche à Beausobre, il n’était pas question de comprendre. Il était question de se laisser entrainer par Fabrice Luchini dans son univers, celui de son dernier spectacle « Poésie ? ».

Rimbaud, Céline, de La Fontaine (en verlant)… Durant l’heure et demie de sa représentation, Fabrice Luchini a récité non pas les poésies les plus fameuses des plus grands hauteurs, mais celles qui ont eu une résonance particulière dans son parcours, tout au long de sa vie. Car avant d’être une ode à la littérature, ce spectacle est avant tout l’histoire de l’acteur. On passe de magnifiques vers à des anecdotes sur son passé de coiffeur, d’alexandrins à quelques punchlines à l’intention des politiques français (qu’il trouve d’ailleurs manquer cruellement de culture), ou encore de ses premiers pas sur scène aux paroles des musiques du chanteur Antoine.

C’est pour cela que la véritable réussite du spectacle de Fabrice Luchini est d’avoir réussi à ce qu’il soit à son image : imprévisible. On y retrouve ce qui m’a toujours marqué chez ce comédien, à savoir cette faculté de surprendre, de créer l’imprévisible, de tourner en dérision des thèmes sérieux ou de traiter avec la plus grande ardeur des thèmes qui ne s’y prêtent pas d’un premier abord. Et que dire de cette flamme qui l’anime.

Car au-delà de l’excellent contenu de sa représentation, c’est la fascination que Fabrice Luchini arrive à susciter auprès de son audience qui force le respect. Malgré quelques frénétiques mouvements de bras accompagnés par ses traditionnels et non pas moins mesurés haussements de voix, il convient de souligner qu’il reste relativement statique (probablement la faute à une lombalgie). Et pourtant, la grande scène du théâtre de Beausobre semble minuscule derrière l’incroyable charisme du comédien. Il suffit d’observer les visages éblouis des spectateurs pour comprendre l’emprise qu’il arrive à exercer sur son public.

Au fond, ce qui démarque Fabrice Luchini de bon nombre d’hommes et de femmes de scène, c’est la manière dont il transmet sa passion. Il incarne quelque part le professeur de français que nous aimerions avoir, celui par qui les vocations naissent. Et l’on s’imagine presque, à l’image de la standing ovation qui lui est réservée à la fin de sa représentation, se lever à la fin du cours et l’applaudir en lui demandant de revenir.

Guillaume

Un regard parmi d’autres: être un homme heureux avec William Sheller

« Pourquoi les gens qui s’aiment
Sont-ils toujours un peu les mêmes?
Ils ont quand ils s’en viennent
Le même regard d’un seul désir pour deux
Ce sont des gens heureux »

« Un homme heureux », comme j’aime cette chanson de William Sheller que ma mère écoutait quand elle avait mon âge, avec sa meilleure amie. Comme j’aime cette chanson douce-amère qui s’ancre comme un rappel de ce qui nous manque toujours un peu, jusqu’au jour où…

Avant de le voir en concert à Beausobre, encore empêtrée dans mon imaginaire de petite fille, je me représentais cet homme comme une sorte de poète inaccessible, drapé dans son manteau gris et sa mélancolie, arpentant les boulevards sous la pluie d’automne, le regard perdu vers l’horizon, mutique et perpétuellement fou amoureux.

Est alors apparu dans la lumière du projecteur un homme débonnaire et bavard, sans manteau gris ni horizon inatteignable. Il nous a remerciés d’être venus. La modestie de William Sheller m’a émerveillée dès le premier sourire, lorsqu’il a joué un « la » pour mettre à l’unisson son piano et le quatuor qui l’accompagnait.

Il paraît que c’est un homme discret, timide. Il paraît que ce spectacle était exceptionnel, car William Sheller s’est dévoilé comme jamais on ne l’avait entendu le faire auparavant. Il paraît que peu de gens avaient déjà entendu les récits de son enfance qu’il nous a offerts ce soir-là. Il paraît que nous étions nombreux à être surpris de sa délicieuse jovialité. Nous le regardions, il était assis à son piano comme je m’installe près du radiateur du salon ; comme lorsque l’on est chez soi.
Nous l’écoutions jouer, et, comble de l’élégance, parfois disparaître pour laisser le quatuor déployer ses merveilles sans lui. Et puis nous raconter des histoires avec un talent qui venait poindre derrière chaque mot. Nous retombions en enfance.

Le temps a passé, ma mère n’a plus vingt ans, son amie n’est plus là pour écouter des disques avec elle, William Sheller a vieilli. La cadence de son concert n’était pas celle d’un bal endiablé, sa mémoire et son souffle se sont échappés quelques fois, au fil d’une mélodie. Quoi de plus humain ? Mais son humour était intact, qui sait, peut-être même était-il encore plus savoureux, bonifié par cette confiance qui s’est installée après tant d’années entre l’auteur-compositeur-interprète et son public fidèle.

Au son de la voix de ce conteur et musicien hors pairs, nous nous sommes penchés à la fenêtre d’un hôtel en lisière d’une ville encerclée par des montagnes du sud de la France, par une chaude et épaisse soirée d’été, tandis qu’au loin : « On peut voir au-delà des toitures la ville avaler ses voitures comme un long ruban d’étincelles». Nous avons patiné avec un couple en péril, sentant dans notre cou les flocons de l’hiver russe. Au son des violons et du violoncelle, nous avons couru dans la forêt avec Baba Yaga, la sorcière croqueuse d’enfants. Nous avons applaudi la Grande Barbara, alors qu’elle n’était encore que « une jeune femme, elle s’appelle Barbara, je crois » et que William, alors enfant assis dans le théâtre où travaillaient ses grands-parents, tombait amoureux de la musique.
Ce concert de William Sheller était un roman, une romance, un instant suspendu dans le temps, durant lequel, vraiment, j’ai été un homme heureux.

« Et moi j’te connais à peine
Mais ce s’rait une veine
Qu’on s’en aille un peu comme eux
On pourrait se faire sans qu’ça gêne
De la place pour deux
Mais si ça n’vaut pas la peine
Que j’y revienne
Il faut me l’dire au fond des yeux
Quel que soit le temps que ça prenne
Quel que soit l’enjeu
Je veux être un homme heureux
Je veux être un homme heureux
Je veux être un homme heureux. »

Céliane

Un regard parmi d’autres, chronique d’une spectatrice sur: «Représailles»

Pour préserver la surprise, j’avais décidé de ne rien lire à l’avance sur le spectacle qui se jouait ce soir. Enfin, je savais qu’il s’agissait d’une comédie, une histoire de couple si l’on en croyait la photo du programme et le titre qui en disait long : « Représailles ». Un couple campé par Michel Sardou et Marie-Anne Chazel, dans cette pièce écrite par Éric Assous et mise en scène par Anne Bourgeois.

C’est donc ouverte à tous les scénarios que je me suis calée sur mon fauteuil parmi les spectateurs, souvent eux-mêmes venus en couple pour regarder par le trou de la serrure les mésaventures de ces deux icones de la scène française, unis par les liens sacrés du mariage, le temps d’un spectacle. Alors que secrets honteux et nuisettes jaillissaient des tiroirs et des albums photos, je me suis félicitée de ne pas avoir « triché », car la curiosité ne m’a pas quittée. Et ce, malgré la trame plutôt prévisible : Francis (Michel Sardou) et Rosalie (Marie-Anne Chazel) sont mariés depuis de longues années, ainsi que les heureux parents d’une fille unique et adorée, Mélissa, qui vient de s’unir à l’homme de sa vie. Mais lorsque les maîtresses de Francis se mettent à apparaître, la situation semble sans issue pour les deux protagonistes… Jusqu’à ce que Rosalie décide de se venger.

Tout en répliques ironiques, « Représailles » posait la fameuse question : un mariage solide peut-il résister, lorsque l’adultère vient lézarder ses murs ?

Pour y répondre, il y avait tout d’abord Michel Sardou, l’Homme avec un grand « H » : allure fière, tempes argentées et mauvaise foi désarmante. C’est toutefois sans hésitation pour Marie-Anne Chazel que j’ai eu un coup de cœur. Elle était délicieuse en épouse délaissée, tentant de ranimer la flamme de son cher et tendre, toutes gambettes de nymphette dehors. Et puis défilait sur les planches une galerie de personnages rocambolesques : deux fans de Julien Clerc liés en secret, des pères qui n’en sont pas (quoique ?), un sosie vieillissant de Kim Wilde et un jeune marié aux mœurs insoupçonnées.

La petite ombre à ce tableau, somme toute amusant et joué avec panache, était sa teinte à mes yeux quelque peu sexiste et vieux jeu : on pardonne toutes les coucheries au mâle de la maison, considérées comme de réprimandables mais anecdotiques récréations ; tandis que les femmes, qui ne quittent par ailleurs leurs talons aiguilles que pour passer une robe de chambre rose, se doivent d’être irréprochables, puisqu’elles ont l’effronterie de risquer de tomber enceinte de leur amant. Sans le deuxième degré omniprésent, on aurait donc pu avoir peine à croire que cette pièce ait été écrite en 2015.

Ni épouse, ni mère, ni maîtresse vampirique d’un riche homme marié, ni groupie de Julien Clerc, je n’ai donc pas réussi à me projeter dans ce vaudeville moderne et à le savourer comme il se doit, malgré quelques sourires. Mais peut-être était-ce une histoire de générations, car la salle, enchantée, s’est levée pour applaudir les stars, avant de bruisser d’enthousiasme jusque dans la rue.

Céliane

Un regard parmi d’autres, chronique d’une spectatrice sur «Salut Salon»

Ce matin-là, à la surprise générale, le controversé Donald Trump avait été élu Président des Etats-Unis et j’avais passé la journée dans une sorte d’hébétude terrifiée. Sur le chemin du Théâtre de Beausobre, une pluie lourde et glacée avait tenu à m’accompagner, rebondissant sur ma doudoune et s’acharnant à faire frisoter mes cheveux avec un zèle sans égal. L’extase, donc.

Ce soir-là, le quatuor à cordes « Salut Salon » jouait à Beausobre. Ce spectacle d’humour musical était interprété au piano, au violon (le premier et le second violons se livreront ainsi une guerre sans merci et hilarante) et au violoncelle… agrémenté de quelques notes de xylophone et même de flûte.

À peine le rideau levé, les quatre musiciennes nous ont invités avec virtuosité à un safari empreint de fantaisies zoologiques. Peut-être était-ce la faute à ma fébrilité qui peinait à retomber, mais j’ai tout d’abord eu de la peine à trouver un équilibre à ce spectacle, partagé entre un répertoire très classique et la douce folie qui se dégageait de ces drôles de dames au délicat accent allemand.

Il a fallu attendre que le rythme s’accélère et que les jolies absurdités affluent, des nez de clown aux masques vénitiens, pour que je me laisse emporter dans leur voyage à travers le monde, au fil des carnavals animaliers le plus délirants. Les quatre interprètes de « Salut Salon », encouragées par un public enthousiaste, n’ont craint ni le ridicule ni l’originalité, allant jusqu’à entonner une musique pop en chinois, ou la mélodie de la danse des canards (chorégraphie en prime), et je dois bien avouer qu’entendre « Le coq est mort » gaillardement interprété en finnois a achevé de reléguer au second plan la désespérante mèche blonde.

Malgré la difficulté de l’exercice que représente mêler musique classique et humour, ces quatre artistes généreuses nous ont fait cadeau de leur bonne humeur sincère et contagieuse, de leur talent et de leur féminité assumée, et c’est ce que l’on pouvait nous offrir de plus important en cette soirée du 9 novembre 2016.

Céliane

P.S. Après avoir vu ces artistes nous donner tellement sur scène, et avec une complicité non feinte, on ne s’étonnera pas que ces quatre virtuoses au grand cœur s’engagent non seulement pleinement dans leur musique, mais aussi dans des projets sociaux, pour les enfants chiliens notamment, à découvrir sur leur site internet officiel.