Mois : janvier 2018

Un regard parmi d’autres “Tout ce que vous voulez”

A son bureau, dans ce bel appartement parisien, Lucie, dramaturge à succès, écrit. Ou tout du moins essaie. Thomas, le voisin du dessous, toque à la porte. « Il pleut dans mon salon ! »; la faute à la baignoire, explique-t-elle promptement. Une première rencontre qui ne dit rien qui vaille. Elle, antipathique au possible. Lui, bien encombrant. La porte claque. Le rideau se ferme. Les scènes, de quelques minutes à peine, s’enchaînent. Sur les planches, les mois passent… Les rayons du matin à travers les fenêtres font tour à tour place au soleil couchant, aux orages ou à une nuit de lune scintillante, grâce à un habile jeu de lumières.
Pendant ce temps-là, la relation des deux protagonistes s’installe. D’un rapport extrêmement froid – de par une Lucie elle-même « froide et cassante » – les voilà qui vont se livrer, autour d’un verre de vin, d’une blanquette de veau… Entre des souvenirs d’enfance et le décès d’une épouse « emmerdeuse », on apprend que l’écrivain a trois mois pour écrire sa pièce, déjà programmée au théâtre. Elle qui puise habituellement dans son quotidien n’a rien à dire, la faute à une période trop heureuse. Pour Thomas, fiscaliste enjoué, la solution est simple : il n’y a qu’à inventer des histoires. Aussitôt dit, aussitôt fait ! La femme devient subitement ruinée, et trompe son comédien de mari. Mensonges après mensonges, Lucie jubile des réactions exacerbées de son conjoint. Elle ne pense qu’au manuscrit, au rôle de toute une vie. Alors que le voisin du dessous la dissuade d’aller plus loin, le public voit lui aussi venir l’issue de ce petit jeu…
Spoiler : évidemment, le mari la quitte, et le voisin du dessous, ayant découvert que son personnage et celui de son épouse étaient intégrés dans la pièce sans avoir donné son accord, exprime violemment son mécontentement, et déménage. Radical, dramatique.
Effet étonnant, les personnages incarnés par Bérénice Bejo et Stéphane de Groodt disparaissent le temps d’une scène, remplacés par un écran. Il s’agit de la pièce dans la pièce, acte final. La fiction qui rejoint la réalité. Ou le contraire. Le public de Beausobre applaudit trois comédiens sur papier, avant que Lucie et Thomas réapparaissent pour un final poétique romantique.
Stéphane de Groodt, drôle et émouvant et au bénéfice d’un énorme capital sympathie, offre une prestation tout simplement juste. Bérénice Bejo, surjouant la femme agacée et excitée durant une bonne partie de la pièce, se détendra heureusement avant qu’arrive le vrai baiser de cinéma que tout le monde attendait.
Aude

Un regard parmi d’autres: Ben l’Oncle Soul

Imaginez-vous « Fly me to the moon » et « My Way » version soul agrémentées de beats hip hop… « New York New York » ou « I Love Paris » aux sonorités reggae… « Good Life » complètement funky… Impensable? C’est pourtant ce qu’a pu entendre le public de Beausobre mercredi soir avec Ben l’Oncle Soul et son hommage à Sinatra. Les vrais de vrais s’offusqueraient peut-être d’une telle audace, de telles réappropriations. Au vu des réactions dans la salle – applaudissements, cris, pas de danse même ! – les fans du chanteur français, eux, se sont régalés.
Caché sous son chapeau et ses lunettes de soleil, Ben l’Oncle Soul, entouré de six musiciens et d’un DJ, a offert une première partie de soirée que je qualifierais, personnellement, de conventionnelle. Un moment musical avec du bon, du moins bon.
Mais la magie a opéré au premier rappel. Ses yeux rieurs enfin visibles, le soulman est remonté sur scène en offrant une prestation magistrale et habitée. S’en sont suivis quelques minutes d’improvisation, composé d’une battle de beatbox et platines – comme on n’en a jamais vu à Beausobre, j’en suis sûre ! – et d’un échange complice entre sa voix et ses musiciens. Des instants simples, parfois chaotiques, mais spontanés comme on les aime.
Reparti en coulisses, Ben l’Oncle Soul est revenu une dernière fois pour interpréter deux de ses tubes, « Seven Nation Army » et « Soulman », ce dernier étant uniquement accompagné de son guitariste, pour le plus grand plaisir du public chantant à tue-tête le refrain. Un final en apothéose, où les quelques blagues, paroles et fredonnements, ont démontré que, deux heures après son arrivée sur scène, l’artiste n’avait tout simplement plus envie de la quitter.
Aude

Un regard parmi d’autres : « Courir »

Père Romanens, raconte-nous une histoire… Lis-nous dis, oui une histoire encore… Nous, à Beausobre, on t’écoutera bien… conter la vie d’Emil Zátopek, « l’homme qui va courir le plus vite sur Terre ».

Passionnant orateur affublé d’un jogging aux fameuses trois bandes, la salle t’a écouté t’emparer de « Courir », roman de Jean Echénoz. Elle a tendu l’oreille pendant que tu débitais ces paroles avec ce phrasé si particulier, chantant, proche du slam. Et ce sans t’arrêter… Ou si peu. Le temps de transpirer, de courir, un tour ou deux.

Jeudi, on s’est plongé dans l’Histoire, dans la vie de ce coureur de fond tchécoslovaque. « La Locomotive » comme ils disaient. Dans le public, certains devaient avoir entendu parler de lui, d’autres non. Qu’importe. On a ri, frissonné, presque pleuré, et surtout applaudi, proche de la frénésie. Mais quelle star a-t-on applaudi finalement ? L’homme de terrain, l’homme de scène ? Tout s’emmêle.

On s’est, au fur et à mesure des secondes et des minutes, senti embarqué dans ce déroulé historique, dans ce passé si loin, si proche en même temps. L’occupation nazie, le communisme… Relaté à travers de simples mots. Et quelques accessoires, futiles et si utiles à cette mise en scène minimaliste. Un micro aux résonnances d’époque, des collègues de scène affublés d’une veste ou d’une casquette.

Ces mêmes collègues – trois brillants musiciens connus sous le nom de Format A’3 – qui, passant du jazz au post-rock, ont embelli les moments heureux, accompagné les instants plus sombres. Bande-son idéale, quasi indispensable pour faire vivre un tel monologue sur scène. Et faire vibrer un public conquis.

Père Romanens, toi qui racontes si bien, à quand une histoire encore ?

Aude Haenni

 

 

Un regard parmi d’autres : “Company of Men”

Dans l’antre de Beausobre

 

C’est en toute intimité que le groupe « The Company of Men » s’est ouvert à nous, s’est littéralement mis à nu musicalement et vocalement sous la scène du théâtre. SOUS la grande scène oui, une première pour ce lieu qui en ce jour accueillait une cinquantaine de personnes pour un repas-spectacle réellement convivial, quasi privé, dans un décor brut correspondant exactement aux chants sans artifice proposé par le groupe.

Aussi, dès notre arrivée, les sourires habituels de bienvenue nous accueillent, les personnes habilitées nous invitent dans les coulisses où, apéritifs et mises-en-bouche disposés sur les tables nous indiquent d’ores et déjà les prémices d’une ambiance chaleureuse et sympathique entre cuisine et bar des artistes.

Murs en béton, une toile en guise de « fond de podium », deux projecteurs, quelques tables et chaises disséminées de part et d’autre autour des artistes, ont suffi pour créer cette atmosphère génialement feutrée qui complète, se fusionne aux ballades douces et parfaitement maîtrisées, afin de retirer les barrières, enlever les frontières entre chanteurs et public !

Le spectacle et les rappels terminés, pas besoin de chercher où se sustenter, nous avons directement été conviés à prendre part au buffet mis à disposition pour l’entrée ainsi qu’au repas précédent la farandole de dessert. Préparations tout simplement excellentes dont nous avons pu, nonobstant un moment de honte, profiter des généreuses quantités !

Aussi, il est à remercier la programmatrice Camille Destraz qui a pu emmener sa découverte dans le sous-sol de « Beausobre » et a ainsi permis à « The Company of Men » de gagner le pari de nous embarquer dans leur univers, de nous immerger dans leur monde tout au long de leur sensationnelle prestation.

De la pure mélodie tendre, pour un folk authentique, évident et profond, de ces quatre virtuoses qui ne demandent qu’une chose, se déplacer vers vous, chez-vous, avec vous pour vous accompagner lors de VOTRE soirée… Chapeau !

Nils Dero

Un regard parmi d’autres : « Le livre de ma mère », avec Patrick Timsit

Pourquoi transformer un livre en spectacle ? Patrick Timsit, comédien et fils de parents commerçants en maroquinerie, nous a donné une flamboyante réponse.

À son bureau, sanglé dans un costume de monsieur sérieux, Timsit s’adresse à nous, d’adulte à adulte. Sa bouche se fend d’un sourire : il commence à nous raconter « Le livre de ma mère». La mère d’Albert Cohen, adorée et soudain morte, vive seulement dans la mémoire de l’écrivain. L’acteur nous la fait rencontrer, celle aux petites mains agitées, celle capable d’attendre sur un banc, durant trois heures, que vienne son fils déjà homme.

« Amour de ma mère. Elle était avec moi comme un de ces chiens aimants, approbateurs et enthousiastes, ravis d’être avec leur maître.»

Au-dessus du bureau en désordre, des diaporamas d’enfance défilent et colorient le récit de souvenirs gais. Car « Le livre de ma mère » grelotte, les mots glacés plongent sous la peau des spectateurs pour se réchauffer. Sa mère est morte et Cohen n’en revient pas. Il la croyait immortelle, bien sûr. Sans ombre, sans reproche, affectueuse et humble, sa maman est une sainte que l’artiste supplie de ne pas l’abandonner. De revenir, par pitié.

« Fini, fini, plus de Maman, jamais. Nous sommes bien seuls tous les deux, toi dans ta terre et moi dans ma chambre. »

Vidé de son amour parfait, le garçon est devenu vieillard tout d’un coup. Et les mouvements du monde, les plaisirs, coupables car vivants, sont dérisoires.

« Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette le voyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l’âme de Juliette n’éprouve plus de nobles émois. »

Il m’apparaît alors que ce spectacle doit être une torture pour ceux dont la mère n’est pas une immaculée gardienne. Sourient-ils aussi nostalgiquement, ceux qui, dans la salle, peut-être à seulement quelques sièges de la scène, ne peuvent pas voir en l’amour maternel la preuve de l’existence de Dieu ? Est-ce qu’ils se moquent du naïf Albert qui pleure la disparition d’un être divin ? Est-ce qu’ils pleureront en retrouvant leur lit ?

Pourquoi transformer un livre en spectacle ? Peut-être parce que, sobre et pourtant solaire, Patrick Timsit fait jaillir de ce texte blessé ses trésors de tendresse. Parce que « Le livre de ma mère » est une ode à l’idéal de bonté, avant d’être un questionnement. Parce qu’on ressort de la salle en sachant que ces mots resteront lovés en nous.

« Louange à vous, mères de tous les pays, louange à vous en votre sœur ma mère, en la majesté de ma mère morte. Mères de toute la terre, Nos Dames les mères, je vous salue, vieilles chéries. »

Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres : “Ary Abittan”

Quand Ary Abittan arrive sur scène et annonce qu’il va tout nous raconter, autant dire qu’il exagère à peine… Après avoir appliqué quelques pas de danse, le voilà qui nous plonge directement dans le vif du sujet en abordant son divorce, « le plus grand luxe du monde » ! Certains s’y seront peut-être reconnus, à enfin pouvoir fumer au salon et sous la couette. Ou à laisser traîner la vaisselle pendant deux ans et demi et les chaussettes sales des semaines – et quand bien même oser les remettre… D’autres auront probablement acquiescé en entendant ses propos sur la famille recomposée, « la plus grande enculerie du siècle », et cette impression d’être à la piscine ou au cinéma alors que tu es simplement chez toi, mais avec des inconnus.

Durant toute la durée de sa « Story », Ary Abittan aura aussi dévoilé des anecdotes sur son père, un Marocain qui parle fort, qui agit avec lenteur et qui décide de tout faire comme son fils. Jusqu’à se divorcer à la même période. Sur sa mère, tunisienne, qui lui achète un manteau Babybel et des Adidas à sept bandes au marché de Sarcelles, qui le force à chanter devant toute la famille debout sur la table en slip trop moulant alors qu’il n’a que sept ans ou qui laisse son fils à l’accueil du grand magasin jusqu’à la fermeture. « C’est ma mère qui a inventé la garderie en magasin ! » expliquera-t-il en riant.

Ary Abittan raconte, interprète des personnages (Ha, l’instant France Inter avec Michel Varuk !), réalise des mimiques improbables, chante, fait part de ses doutes. Nous fait rire avec ces instants volés de sa vie ainsi qu’avec des gags qui volent bien bas. Oui, la thématique des pets est apparemment une valeur sure… D’autant plus quand on imagine qu’il en enveloppe un dans ses mains pour le souffler à la tête du ministre. L’humoriste appelle ça une phobie d’impulsion. Tout comme la claque à l’inconnu, la queue leu leu à l’enterrement. Affreux. Et pourtant, on en redemanderait presque ! Il terminera plutôt son show sur la relation homme-femme et le tombage en amour.

Mardi soir, Beausobre s’est donc transformée en cabinet de psy afin que l’homme puisse se livrer face à une salle comble, réceptive (surtout au fond, vous savez, là où se trouvent les divorcés, les familles recomposées, les Marocains !) peut-être parfois un peu lente… Les personnes interpellées (agressées oserait-on même dire) par le comique s’en souviendront encore longtemps. Il est comme ça Ary Abittan, sympathique, et un brin emmerdeur en même temps.
Aude Haenni

Un regard parmi d’autres : “Claudia Tagbo – Lucky”

Lucky. Chanceuse, Claudia Tagbo l’est. Ou plutôt elle l’a décidé. Notamment après les terribles attentats du 13 novembre qui se déroulent dans son quartier alors qu’elle est en voyage. Depuis, toutes les journées de l’humoriste débutent par la même prise de conscience, la chance d’être en vie. Lucky. Un titre, comme une piqure de rappel pour les spectateurs qui ont la chance inouïe d’être en vie et qui oublient parfois de la savourer. Les plus entêtés à la fortune ont eu la chance de travailler leur veine dans un petit exercice concocté par l’humoriste, qui est parvenue de façon remarquable à faire s’époumoner Beausobre d’une seule voix : je suis chanceux.

Avec ce second spectacle, Claudia Tagbo annonce son envie de prendre le public par la main tout droit dans son univers et de lui transmettre véritablement qui elle est. Un souhait qui s’illustre dès son entrée sur scène. En toute sobriété l’humoriste récite le poème «Femme noire» de Lépoold Sédar Senghor, qui fait partie de son identité et sa culture africaine, sur le son du tam-tam joué par le multi-instrumentiste Julien Agazar épiçant agréablement la soirée. Un début fort en émotion donc, captivant, authentique, qui déroute avec la suite du spectacle, constituée de sketchs, entremêlé de poésie et de danse, pour finir sur un hymne à la bienveillance et au vivre ensemble. Un trop plein de propositions et de ruptures, ainsi qu’une absence de fil conducteur, qui a malheureusement perdu en route quelques spectateurs.

Avec son franc parlé, sa délicieuse attitude de diva, et très proche de son public, Claudia Tagbo livre tout de même une belle prestation. On retrouve ses fameuses envolées hystériques « Répondez-moi, on est pas à la télé ici!». On rit en écoutant les galères de son enfance dans une famille nombreuse qui aime la fête. « Dans une famille nombreuse, ce n’est pas comme au paradis, les premiers sont toujours les premiers ! ». On se reconnait lorsqu’elle évoque les pantoufles du matin placées dans le bon sens de la vie, soit celui de la douche. On se surprend à se moquer de son voisin bobo et sa pierre d’Alun, puis à s’imaginer en célibattante ou en célibâtarde.

A la sortie, le décalage reste pourtant à l’esprit de certains spectateurs. Entre les attentes des gens adeptes de Claudia Tagbo version stand-up, et la proposition artistique du soir mêlant humour, comédie, envolées lyriques et message de tolérance. Une petite amertume qui se dissipe grâce à la présence scénique et l’énergie contagieuse de l’artiste.

Marine

Un regard parmi d’autres “Ballet Preljocaj”

Cinq femmes en nuisettes, cinq guerrières légères aux imposantes crinières.

Elles en accueillent deux autres. Ces sept corps n’en font plus qu’un. Des bras et des jambes à la synchronisation bluffante. Les sept respirations et les quatorze bruits de pas se font entendre, subtilement.

Les voilà qui disparaissent. Laissant une seule danseuse à genou, torse nu, dos au public. Elle se meut, dévoile ses côtes inquiétantes. S’agite tel un serpent, une anguille.

Plus tard dans la soirée, la voilà vêtue et accompagnée. Et l’impression d’observer des ébats torrides entre eux deux.
Ce couple amorphe, lui, tournicote s’entrelace pour finalement s’embraser, s’embrasser et virevolter encore et encore.
Jusqu’à laisser sa place à six danseurs qui, face au public, se lancent avec brio sur une espèce de jeu de chaises musicales absolument dément. Applaudissements.

En ce mardi soir, treize artistes nous ont plongé une heure vingt-cinq durant dans l’univers d’Angelin Preljocaj. Un univers composé de Retour à Berratham, Les Nuits, Suivront mille ans de calme, Spectral Evidence, Le Parc, Paysage après la bataille, La Stravaganza, Blanche Neige, Roméo et Juliette.
Car Playlist #1 n’est pas une nouvelle œuvre de ce chorégraphe renommé, mais un melting-pot d’extraits de dix de ses créations, allant de 1994 à 2015. Avec des enchaînements plutôt habiles, le public est ainsi passé de la mélancolie à l’amour, du drame à l’humour, de Beethoven à Natacha Atlas, de Mozart à John Cage, de la technicité pure à la théâtralité.

L’opportunité de se mettre à jour – pour une novice telle que moi – ou de faire son marché dans le rayon danse contemporaine de Preljocaj, en perspective de ses diverses tournées aux quatre coins du monde.

Aude

Un regard parmi d’autres “Jean-François Zygel ”

Jean-François Zygel – Le Fantôme de l’Opéra

Beausobre a revêtu ses plus beaux atours pour un voyage dans les années 1920, ces années folles, ces années dorées où le cinéma muet se laissait porter par la musique. L’hôte de la soirée n’était autre que le pianiste virtuose Jean-François Zygel, maître de l’improvisation, qui avait déjà époustouflé la salle aux fauteuils jaunes grâce à de ses fantaisies autour de Mozart en 2015.

Le cœur de ce spectacle hors du temps était la diffusion sur grand écran du film muet de Rupert Julian « Le fantôme de l’Opéra », accompagnée par la pièce pour piano que Zygel avait composée tout spécialement pour ce film. Le ciné-concert fait s’embrasser le quatrième et le septième art. Il donne à chaque séance de cinéma quelque chose d’unique, puisque non seulement le musicien joue en live devant l’écran, mais qu’en plus il improvise par moments.

Jean-François Zygel a parcouru les dédales de ce film culte qui raconte le destin tragique d’un fantôme tortionnaire et amoureux d’une sublime chanteuse d’opéra. Les notes ont donné des couleurs au long-métrage en noir et blanc, des couleurs chaudes pour envelopper les personnages passionnés ou plus froides lorsqu’ils grelottaient dans un sombre souterrain enfui sous l’Opéra de Paris.

Quels ornements musicaux avaient été écrits à l’avance ? Quelles envolées étaient inspirées par l’instant présent ? Parfois, l’intensité et les soubresauts du piano accompagnaient parfaitement ceux du film. On devinait alors que le musicien les avait sûrement couchées sur une partition. Une manière de souligner certains passages et de guider le spectateur. Seul sur les planches, Jean-François Zygel a osé pourtant se faire parfois oublier, créant pour ses images bien-aimées un écrin de musique flamboyant. Il a osé se fondre le décor, faisant parfois jaillir son talent, qui sait, peut-être comme un certain fantôme.

Céliane

Un regard parmi d’autres “Richard III”

Une transposition haute en couleur de la célèbre pièce de Shakespeare

Mardi soir, Jean Lambert-wild nous a présenté une adaptation de la fameuse pièce de Shakespeare. Prêtant à Richard l’apparence de son personnage clownesque, habillé d’un pyjama rayé, il fait le pari d’une mise en scène très originale.

Le choix est bien réussi car l’opposition entre la candeur de ce clown tout blanc en chaussettes, apparemment inoffensif, et la nature violente et cruelle de Richard, se révèle très féconde, ouvrant une multitude de variations sur le protagoniste de cette pièce.

À ses côtés, l’actrice Elodie Bordas a incarné magistralement tous les autres personnages, nous révélant son talent pour la transformation, en changeant de gestuelle et de voix avec une désinvolture pour le moins stupéfiante.

La scénographie quant à elle, aurait pu être considérée comme un personnage à part entière, dotée d’une vie et interagissant intrinsèquement avec les acteurs. Ceux-ci semblaient presque fusionner dans le décor, composé d’une incroyable architecture s’érigeant sur la scène, sorte de castelet, peuplée de pantins et de personnages fantomatiques et fournie de merveilleux mécanismes cinétiques.

Au travers de ce scénario, nous sommes amenés dans les méandres d’une fête foraine loufoque, sorte de Luna Park dont le protagoniste est le maître du jeu, manipulant tout son entourage au profit de sa sanguinaire ascension au pouvoir.

Finalement, chaque scène du spectacle est imprégnée par une haute recherche esthétique où les contrastes suscitent à la fois la fascination et l’aversion, en parfait équilibre entre le tragique et le comique.

Laura