Un regard parmi d’autres : « Le livre de ma mère », avec Patrick Timsit

Pourquoi transformer un livre en spectacle ? Patrick Timsit, comédien et fils de parents commerçants en maroquinerie, nous a donné une flamboyante réponse.

À son bureau, sanglé dans un costume de monsieur sérieux, Timsit s’adresse à nous, d’adulte à adulte. Sa bouche se fend d’un sourire : il commence à nous raconter « Le livre de ma mère». La mère d’Albert Cohen, adorée et soudain morte, vive seulement dans la mémoire de l’écrivain. L’acteur nous la fait rencontrer, celle aux petites mains agitées, celle capable d’attendre sur un banc, durant trois heures, que vienne son fils déjà homme.

« Amour de ma mère. Elle était avec moi comme un de ces chiens aimants, approbateurs et enthousiastes, ravis d’être avec leur maître.»

Au-dessus du bureau en désordre, des diaporamas d’enfance défilent et colorient le récit de souvenirs gais. Car « Le livre de ma mère » grelotte, les mots glacés plongent sous la peau des spectateurs pour se réchauffer. Sa mère est morte et Cohen n’en revient pas. Il la croyait immortelle, bien sûr. Sans ombre, sans reproche, affectueuse et humble, sa maman est une sainte que l’artiste supplie de ne pas l’abandonner. De revenir, par pitié.

« Fini, fini, plus de Maman, jamais. Nous sommes bien seuls tous les deux, toi dans ta terre et moi dans ma chambre. »

Vidé de son amour parfait, le garçon est devenu vieillard tout d’un coup. Et les mouvements du monde, les plaisirs, coupables car vivants, sont dérisoires.

« Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette le voyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l’âme de Juliette n’éprouve plus de nobles émois. »

Il m’apparaît alors que ce spectacle doit être une torture pour ceux dont la mère n’est pas une immaculée gardienne. Sourient-ils aussi nostalgiquement, ceux qui, dans la salle, peut-être à seulement quelques sièges de la scène, ne peuvent pas voir en l’amour maternel la preuve de l’existence de Dieu ? Est-ce qu’ils se moquent du naïf Albert qui pleure la disparition d’un être divin ? Est-ce qu’ils pleureront en retrouvant leur lit ?

Pourquoi transformer un livre en spectacle ? Peut-être parce que, sobre et pourtant solaire, Patrick Timsit fait jaillir de ce texte blessé ses trésors de tendresse. Parce que « Le livre de ma mère » est une ode à l’idéal de bonté, avant d’être un questionnement. Parce qu’on ressort de la salle en sachant que ces mots resteront lovés en nous.

« Louange à vous, mères de tous les pays, louange à vous en votre sœur ma mère, en la majesté de ma mère morte. Mères de toute la terre, Nos Dames les mères, je vous salue, vieilles chéries. »

Céliane De Luca
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