Mois : janvier 2018

Un regard parmi d’autres : « L’Heureux élu »

Paris. Quartier de la Bastille. Dans cet ancien atelier transformé situé au septième étage sans ascenseur, Greg (Yvan Le Bolloc’h) et Mélanie (Mathilde Penin), couple de bobos par excellence, sont loin de se douter de la tournure que va prendre la soirée… contrairement au public, rapidement mis dans la confidence grâce aux arrêts sur image, aux apartés des personnages balançant leurs secrets et autres états-d‘âme.

Dans ce loft donc, on apprend que Charline (Mélanie Page), partie travailler à New York, est de retour à Paris, accompagnée. Elle veut présenter Noël (Yvon Back), son futur mari rencontré dans d’horribles circonstances, à ses amis.

Le souci, c’est que Jeff (Bruno Solo), ex de Charline – qui ne s’est évidemment jamais remis de cette rupture – s’est invité à la soirée. Sans se douter de sa présence imminente, il raconte avoir rêvé de son amour perdu la nuit d’avant. Face à la réalité, il aura de quoi se saouler une heure quarante durant !
Vous les voyez, les problèmes arriver ? Tenez-vous bien, ce n’est que le début…

Car pendant que Noël tourne en rond à la recherche d’une place de parc, Charline les met en garde : son fiancé est « un peu différent ». Sur un fauteuil roulant ? Noir ? Con, mais vraiment con ? Si seulement ! L’homme, tiré à quatre épingles, est raciste, simplement. Africains, Juifs, Chicanos, tous y passent. Les propos s’enchaînent, sous le regard médusé de ces « humanistes de la Bastille », comme il les nomme. Le pompon ? L’homme est un passionné d’armes ; il en porte d’ailleurs une sur lui. Et n’hésite pas à dégainer. Charline est gênée, mais aveuglée par l’amour, elle ne démord pas, « il va changer, il a déjà changé ! » Qu’importe. « Face à des opinions inacceptables, on ne transige pas avec la morale ».

Imaginez un instant un tel cas de figure dans votre salon. Que dire, que faire… Doit-on tout balancer (aidé par un verre dans le nez) ? Ravaler ses remarques ? Epauler ? Dans « L’Heureux élu », l’un est porté par la rancœur, l’autre par la lâcheté, la troisième par l’amitié. Des positions différentes, des discussions qui, au fur et à mesure de la situation, amènent des non-dits enfouis depuis 20 ans. Evoqués au préalable au public, les voilà faire finalement leur apparition sous forme de rebondissements, où des duos se forment, se déforment. L’homme raciste, mais honnête, ne serait-il pas le plus méritant finalement ?

Dramatique au premier abord, la pièce d’Eric Assous force à réfléchir, tout en n’échappant pas aux rires. Des rires amenés par quelques sublimes sorties verbales, mais surtout les prestations des deux acolytes de « Caméra Café », soit un Bruno le Solo fin rond sans limite, et un Yvan le Bolloc’h bourgeois pathétique. Non sans oublier un Yvon Back parfaitement imbuvable.
Aude Haenni

Un regard parmi d’autres “Mummenschanz”

Avec les Mummenschanz, la matière prend vie dans un rêve muet

Silence. Nuit. Un faisceau de lumière allume la scène. Il éclaire une gigantesque méduse noire. Lentement, elle gonfle ses robes brillantes. Elle avance, légère, déployant ses peaux qui tourbillonnent dans une respiration infinie. J’entends le frissonnement de ses voiles fins et transparents.
Derrières ce déguisement, des acrobates. J’entends aussi leur pas feutrés. Bientôt, un crissement de pieds me prépare à l’arrivée majestueuse d’une seconde méduse, plus petite, plus brillante et plus blanche. Toutes deux peuplent désormais la scène. Elles avancent l’une vers l’autre, se touchent, s’évitent, se poussent, s’aspirent. J’assiste à une véritable rencontre entre ces deux êtres. Un instant onirique et muet, comme les nombreux autres tableaux présentés devant un jeune public hypnotisé.
Qui eut cru qu’un spectacle sans parole ni musique maintiendrait durant deux fois 50 minutes autant d’enfants en haleine ? Les acrobates-comédiens de la troupe Mummenschanz sont parvenus, à partir de matériaux inertes, à donner vie instantanément à des personnages silencieux. Sans mot et sans musique, l’histoire se raconte par les formes et les mouvements des marionnettes, des objets, ainsi que des matières.
S’écouter « voir »
Grâce à leur maîtrise du langage paraverbal, la compréhension est instantanée et les émotions sont transmises par les détails les plus subtiles. En quelques mouvements, ces artisans du rêve ont su faire apparaître des scènes de vie. Dans leurs mains, un simple bout de tissu s’est transformé en un visage heureux. Des tuyaux se mouvant sur scène ont soudain semblés doués de sentiments. En quelques pincements de cordes désordonnés, des violons ont paru s’échanger des mots doux.
A la fin du spectacle, certains épisodes, plus longs, ont même pris une tournure allégorique, comme celui des deux compères muets aux têtes de pâte à modeler. Passant leur temps à essayer de pétrir la figure de l’autre à leur façon, ils ont fini tous les deux par perdre leur visage. Pas besoin de mots, ni d’orchestre. L’image est assez puissante pour évoquer en moi des sentiments et des pensées.
Finalement, à force de tendre l’oreille dans la nuit, je suis parvenue à entendre un monde caché dans le silence. Et les éclats de rire d’enfants furent comme une musique.
Lysiane

Un regard parmi d’autres: “Calypso”

Cher Théâtre de Beausobre, la prochaine fois que vous inviterez Calypso Rose sur votre scène, je vous saurai gré de mettre des panneaux d’avertissement : spectacle irrésistiblement dansant. Et prière d’en placarder du sol au plafond. Parce que, vraiment, c’était une torture.
La voix enjouée, vêtue du costume le plus pailleté que j’aie eu la chance de voir miroiter, (le groupe ABBA mis à part, mais c’était en vidéo donc ça ne compte pas vraiment, et puis ne changeons pas de latitude et revenons à la prestation de la star trinidadienne) Calypso Rose a commencé son concert endiablé.
Croyez-moi, nous faisions tous les efforts du monde pour rester immobiles, seulement, les têtes dodelinaient quand même, les épaules des plus téméraires aussi. Mais à l’exception d’un petit groupe de joyeux rebelles, le public bienséant est resté assis presque la moitié du concert, quand les rythmes lui intimaient de danser jusqu’à l’aube. Dans mon fauteuil et ma robe mouchetée prête à onduler, j’attrapais moi aussi, toutes oreilles dehors, la moindre occasion de me trémousser.
Calypso Rose est devenue chanteuse professionnelle bien avant la naissance de mes parents. Les personnes « trop » âgées vivent, je crois, chargées d’aprioris et semblent surprendre dès qu’elles s’en écartent un tant soit peu. Aussi énergique soit-elle, Calypso Rose n’a pas réussi à s’en émanciper totalement, de ce « Et dire qu’elle a bientôt huitante ans! ». D’ailleurs, pour être tout à fait franche, plusieurs d’entre nous n’auraient peut-être pas été aussi tentés de venir si la chanteuse avait été une fringante trentenaire. Le contraste entre sa musique carnavalesque et son grand âge avait fait figure d’argument marketing très convaincant. Son mouvement du bassin ou des fesses ne pouvait alors que sembler un peu comique, ce dont elle ne se cachait d’ailleurs pas. Si son intention avait été de charmer « pour de vrai », les rires bon enfant du public l’auraient bien vite ramenée à sa condition de grand-maman de la salle.
Et une grand-maman, ça raconte des histoires, ça chante, ça émeut (par exemple avec le simple et libérateur « No Madame »), ça nous fait rire comme des enfants, mais c’est bien connu : ce n’est pas censé être sexy. Et pourtant, bien que plus fragile, la reine de la nuit est apparue aussi vivante que n’importe quelle jeunette. On la sentait prête à vivre encore au moins un siècle sous le soleil des projecteurs.
Généreuse, Calypso Rose a distribué ses CDs aux enfants de l’assistance comme des bonbons. Mais son plus beau geste a été la liberté qu’elle a accordée à ses musiciens et à ses deux choristes. Liberté de porter des vêtements désassortis et de danser, le plus souvent, selon leur envie. Fi des faire-valoir robotiques, les rôles secondaires de ce concert ont aussi eu droit à un vrai moment de gloire, le temps que Calypso Rose se repose (ou continue à danser, qui sait…) en coulisse. Avant de revenir de plus belle et, enfin, de faire se lever un public qui n’attendait que cela.
Puis il s’est fait tard, alors notre marraine la bonne fée s’est éclipsée tandis que le public fredonnait son nom, jusqu’à ce qu’elle disparaisse, tout sourire et à reculons, derrière le rideau. « C’est comme une berceuse », s’est émerveillé mon amie. Il faut croire que c’était au tour du public de border à son tour son exceptionnelle grand-maman.

Un regard parmi d’autres : Michael Gregorio

Le plan est simple: faire du bruit pour son anniversaire. Une décennie. Car, voilà 10 ans que Michael Gregorio et sa panoplie de personnalités qu’il fait naître comme personne, arpentent  les scènes  d’Europe, et de Suisse, à l’image de sa venue automnale à Beausobre. Vêtu d’une veste de costard pailleté à vous faire mal aux yeux, les cheveux bouclés à foison, mince, stylé dira-t-on, plutôt petit répèteront les spectateurs, et indéniablement captivant,  on a du mal à croire que cela fait déjà 10 ans que Michael Gregorio, incarne, simule, détourne, revisite, se moque, interprète, ressent, folâtre même, mais avant tout joue. Il l’admet lui-même, chaque fois qu’il est en représentation, il redevient un enfant, les filtres sociaux en moins, la liberté en plus. « On fête mes 10 ans, je suis vieux, et pourtant je porte encore la taille 10 ans en vêtement », ironise l’artiste d’une voix enfantine,  alors qu’il présente son fameux micro vintage corde-à-sauter.

Depuis 10 ans, Michael Gregorio, c’est un peu le meilleur des pires wedding planner de son temps. Des couples improbables se font la cour, se marient, s’embrassent, et s’embarrassent, au son de sa voix. Maitre Gims et Aznavour, Shakira et Cabrel, Grand corps malade et les Bee Gees, Johny Hallyday et Diego… Les mariages improbables décrochent les rires d’un Beausobre exalté. Et puis, les lumières s’évanouissent peu à peu, tout comme les applaudissements, la fougue redescend, on distingue dans l’ombre l’artiste qui fait tomber le masque, adoptant instantanément une autre posture et un autre tempérament, pour se replacer au-devant de la scène, le visage dur. Sur le port d’Amsterdam, Jacques Brel reprend vie, et fait grande impression. On est loin de l’enfant de 10 ans du début, et de ses personnages hilarants. C’est là aussi que réside  la prouesse de Michael Gregorio. Les imitations sont toujours justes, les moments légers et moqueurs s’alternent sans fausse note aux instants émouvants, et absolument vrais.

Michael Gregorio boude un moment, puis se reprend, car «avant 45 minutes de spectacle, je suis obligé de vous rembourser » explique-t-il en riant. Un karaoké géant s’organise, le théâtre n’est plus, c’est la chorale de Morges qui prend place. Le public timide au départ, se surprend à promener de bon cœur sa voix sur des hits du moment, revisités à la sauce Gregorio bien sûr. On sent que la fin de la fête d’anniversaire arrive à grand pas, alors que les 10 bougies s’éteignent sous le souffle de l’artiste accompli. Dernière folie, (on a rarement vu cela à Beausobre) l’artiste se donne le pari de surfer tel une rock star sur la mer des spectateurs du soir. Du premier au dernier rang s-il-vous plait !  Au départ, le plan était simple, faire du bruit pour son anniversaire. Finalement Michael Gregorio a fait bien plus que cela. Happy Birthday !

Marine