Mois : février 2018

Un regard parmi d’autres « Smashed »

Tout semblait pourtant si bien aligné en entrant dans la salle…

 

Neuf chaises les unes à côté des autres. Des services à vaisselle, discrètement empilés à gauche et à droite de la scène. Au devant, une trentaine de pommes, à la queue-leu-leu, installées rigoureusement (on apprendra dans le résumé que 80 de ces fruits rouges auront été utilisés au total).

 

Ce jour-là, c’est pour voir un spectacle de cirque jonglé que le public s’est déplacé.

 

Alors lorsqu’arrivent les neuf jongleurs, jeunes et moins jeunes retiennent leur souffle… Classes, les deux femmes de la troupe en petite robe noire et talons, et les cinq hommes enjolivés de costards ou de cravates. Presque anachronique pour un tel art.

Les voilà qui commencent à jongler, marchant en pas chassés, sur une chorégraphie. Similaire pour tous, telle une ritournelle. Les musiques défilent, les tableaux passent et ne se ressemblent pas. Inspirés des créations de Pina Bausch, on les retrouve debout, assis, dansant et entremêlant leurs bras… Rien ne résiste à ces membres de Gandini Juggling Company pour qui l’exercice semble simple comme bonjour.

 

Cet art qu’ils maîtrisent prend gentiment mais sûrement une tournure engagée, actuelle. Les femmes se retrouvent ainsi à quatre pattes, pomme à la bouche, tandis que les mâles s’amusent sur leur dos. Sometimes, it’s hard to be a woman entend-on en fond sonore. Faut-il en rire ou en pleurer ? Ma voisine de droite a décidé, elle rit à gorge déployée. D’autres spectateurs prennent un air plutôt circonspects.

 

Il faut dire que jour-là, c’est pour voir un spectacle de cirque jonglé que le public s’est déplacé.

 

Alors lorsque l’un des membres de la troupe commence à débiter son discours schizophrénique sous fond d’après-midi calme with a cup of tea, on commence à se poser des questions. Lorsque l’étrange personnage se met à déstabiliser les autres jongleurs en les frappant, on se dit que l’on a clairement mis les pieds dans un spectacle singulier. (et je vous passe le tableau de la tentatrice accouchant de ses pommes)…

 

Quant au final ? Que dire si ce n’est que l’on assiste à un pétage de plomb intégral. Sans limites. Sauvage. Fini le jonglage de fruits, les artistes préfèrent les croquer, les jeter violemment jusqu’à explosion. Et ces assiettes, habituellement lancées en l’air avec précision, ne demandent ici qu’à atterrir au sol avec grand fracas.

 

Tout semblait pourtant si bien aligné en entrant dans la salle… Le titre aurait dû nous interpeller. On en ressort quelque peu interloqué.

 

Un regard parmi d’autres, chronique d’une spectatrice sur « Edmond »

Alexis Michalik n’aime pas s’ennuyer et il aime inventer des histoires. Ça tombe bien, le public aussi. Après le Porteur d’histoire, qui avait fait un triomphe à Beausobre, il fuit à nouveau la monotonie à toutes jambes avec sa pièce Edmond.
Les scènes s’enchaînent, le décor, esquissé par un rideau rouge ou un encadrement de porte, se métamorphose tantôt en brasserie, tantôt en appartement spartiate, ou encore en théâtre. Maîtres de la métamorphose, les douze acteurs, interprètent une kyrielle de personnages, bondissant avec talent d’un costume et d’un rôle à l’autre. Il n’est pas rare de les voir pousser un meuble ou enrouler le tapis sous les pieds de leurs compères qui, impassibles, continuent à dérouler le fil de leur récit.
Au milieu de cette mise en scène « caméléon », l’histoire évolue pourtant sans un hoquet. Edmond raconte les péripéties d’Edmond Rostand, jeune dramaturge sans le sou, au moment où, en 1897, il s’apprête à écrire Cyrano de Bergerac. Des éléments de sa vie, comme sa rencontre avec la belle Jeanne, lui inspireront la trame de son chef-d’œuvre. Une mise en abîme qui rappelle le film Shakespeare in Love. Mon seul regret sera donc que l’ingéniosité d’Edmond se niche plus dans la manière de raconter l’histoire que dans le scénario lui-même, qui éveille une légère impression de déjà-vu. Mais c’est un joli récit, empreint d’amour et d’autodérision.
Car, outre le rythme, c’est par l’humour que la vivacité d’Alexis Michalik convainc. L’auteur et metteur en scène nous entraîne dans des situations rocambolesques qu’on croirait désespérées si on ne savait pas que, quoi qu’il arrive, tout finira bien. Du côté des personnages, la belle Jeanne est jeune, fluette, douée et romantique, la diva Maria une impressionnante armoire à glace. Le bellâtre est sot mais joyeux, l’épouse bonne et dévouée. Tout y est. Mais Michalik le sait et il fait se croiser des personnages nuancés, principalement Edmond Rostand, et des caricatures hilarantes. Ainsi, les méchants sont deux Corses qui ne se déplacent qu’ensemble, sortes de Dupond et Dupont mafieux à l’accent volontairement lamentable… et irrésistiblement drôle. Leur posture de coqs fiers et offusqués provoque les rires de la salle à chacune de leurs apparitions, semées ici et là comme des petits piments savoureux.
Pourtant, ne nous y trompons pas : Edmond n’est pas une farce, mais une déclaration d’amour. Le lyrisme splendide de Cyrano nous transforme tous en poètes, la détermination d’Edmond nous donne envie de marcher le nez et le verbe hauts, sans nous soucier du cliquetis de la monnaie dans nos poches ou de la longueur de notre appendice nasal. C’est une pièce pleine de panache et de poésie, dont certains vers coulent directement de Cyrano de Bergerac.
Je me suis laissé emporter par cette rivière remuante et fraîche, et suis sortie de la salle la tête pleine d’une folle envie de lire, me déguiser, tomber amoureuse ou d’une échelle, de jouer, parler avec des inconnus, d’écrire des lettres ou des vers, ou, allez, au moins une chronique. Une pièce qui donne ces envies-là ne peut être que mémorable, non ?
À propos d’Edmond, on pouvait dire… Oh Dieu !… bien des choses en somme, mais je dois m’esquiver car un livre m’attend à la bibliothèque : Cyrano de Bergerac, d’un certain Edmond Rostand.
Céliane De Luca