Mois : mars 2018

Un regard parmi d’autres « Le Fric » avec Vincent Kucholl et Vincent Veillon

Renversant les règles de bienséance établies dans l’Helvétie, Vincent Kucholl et Vincent Veillon ont osé évoquer, triturer, questionner, celui avec qui on est capable de tout, mais dont on ne préfère pourtant pas parler. Un tabou vieux comme la Suisse: l’argent.

Pire, (ou mieux) les deux humoristes, stars de l’émission « 26 minutes », se sont permis, car avec humour, intelligence et finesse, de poser à son audience la fâcheuse question du salaire. Entre rire et délicieuse indignation Beausobre a préféré laisser l’interrogation flotter dans la salle, gêné devant le sujet qui fait partie, tout comme les draps de lit, d’une intimité, qu’on ne saurait étaler au vu et au su de tous.

Une fois n’est pas coutume, le fric n’a pas joué à cache-cache. Il se déroule comme une grande conférence sur le capitalisme, guidée par un trader zurichois, vêtu du classique combo cravate rouge et costard sur mesure, convaincu des bienfaits du libéralisme.

Les explications exemplifiées à travers le commerce lucratif de la pive, produit phare de l’entreprise Schaffter-pives, alternent avec les sketchs aux accents savoureux du duo complice et complémentaire de Veillon et Kucholl. (Comme les faces recto-verso du billet de 100 francs créé à leur effigie pour l’occasion, le jeu de mot étant gratuit.)

On rit face à un couple homosexuel et valaisan qui ne parvient pas à accorder leurs visions des impôts. On s’esclaffe grâce à la femme d’affaires Borgognon-Mc Kay qui nous présente son appli vide-gren-yeah, ne révolutionnant rien, mais qui est si bien jouée par Vincent Kucholl, que l’on se surprend à retrouver les traits fidèles d’une vieille connaissance de l’économie. On chante à l’unisson et on « laisse l’argent s’en aller car il est liquide » sur les paroles de Samuel Freudiger, membre du groupe Bradaframanadamana. Et puis, on se laisse sangloter, un sourire en coin tout de même, lorsque Jean-Paul Henchoz, agriculteur au Pays d’Enhaut, pense au suicide, acculé par la difficulté d’exercer sa profession dans le monde actuel. Un instant marquant, et témoin révélateur du talent scénique de Vincent Veillon.

Le fric démontre une fois de plus l’audace des deux Vincent à dégoupiller n’importe quel sujet de société, même le plus grave. Et à ne jamais se prendre au sérieux, accumulant les moqueries sur leurs propres recettes avec une salle qui affiche complet ce soir-là.

Beausobre a ri devant la foule de personnages marquants et du modèle économique actuel de la Suisse. Mais pas seulement.  Beausobre a réfléchi face à l’exposition révélatrice d’un tabou. Le fric invite à se questionner sur son rapport à l’argent. Sans imposer le noir ou le blanc. Même au banquier, vêtu d’un costard-cravate, qui m’a accompagné ce soir-là à Beausobre.

Un regard parmi d’autres : Stephan Eicher & Traktorkestar

Mais que s’est-il donc passé à Beausobre dans la nuit de mercredi à jeudi ? La fête a en tout cas dû être belle, au vu des cadavres de bouteilles, de déchets en tout genre, de cette ampoule clignotante et de ce personnage encore endormi sur un banc… Il ne s’agit bien sûr que d’une « belle » scénographie, qui a plongé un public, à peine arrivé dans la salle, dans ce nouvel univers de Stephan Eicher.
Débarque sur scène un homme, grommelant, balais à la main. Nettoie un peu, s’empare d’une trompette, débute un duo avec un accordéon jouant tout seul – clin d’œil aux Automaten du précédent spectacle. Une poésie de ruelle sombre, illuminée par la venue de trois percussionnistes et de huit autres cuivres. C’est ainsi que Traktorkestar démarre ce concert – attendu par une salle plus que remplie – avec un instrumental fort festif. Le ton de la soirée est donné !
Dans cette équipe de jeunes (un peu trop) déchaînés, Stephan Eicher ressemblerait presque à un professeur tiré à quatre épingles, flegmatique au possible. Mains dans la poche lorsqu’il ne joue pas au piano ou à la guitare, l’artiste enchaîne les nombreux tubes remaniés pour l’occasion, intercalant une ou deux nouvelles chansons. Les quelques balades se font rares, ce soir, place à la fanfare, aux sonorités balkaniques et au beat-box, en la présence de la seule femme, Steff la Cheffe.
Avec une telle formation – et des confettis jetés à tout-va ! -, comment ne pas faire danser, crier et chanter Beausobre ?! Et, parallèlement à toute cette excitation, le public se délecte d’un Stephan Eicher, quasi impassible et sincère, n’hésitant pas à nous conter des histoires, drôles ou non, des déboires… et à revenir sur scène, pour un, deux, trois rappels…
Oui, la soirée fut belle. Un seul regret peut-être : que la troupe bernoise n’ait pas proposé plus de morceaux en bärndütsch, le Ha Ke Ahnig nous transportant joyeusement vers un exotisme suisse-allemand bienvenu !
Aude

Un regard parmi d’autres : “Moi, moi et François B2.

Moi, moi et François B. est une pièce qui ne se raconte pas ; elle se vit comme une expérience théâtrale extrêmement originale.
Mais situons tout de même le contexte. B. se rapporte à Berléand. Berléand jouant son propre rôle, celui d’un comédien stressé et exaspéré en route pour jouer Don Juan de Molière. Si ce n’est que le taxi ne se pointe pas, qu’il en attrape un autre au passage et que… Trou noir…
Kidnappé, il ne l’a pas vraiment été. Dans cette agence de voyage pas si ordinaire, sans porte ni fenêtre, il apprend par Vincent, l’auteur avec lequel il est enfermé, qu’il a en fait été aspiré. Aspiré dans le cerveau dudit auteur. Bizarre, vous avez dit bizarre ?
Passant de l’énervement à l’incrédulité, François Berléand finit par s’y résigner. La femme/personnage secondaire/acrobate/table basse, il s’y fera aussi. Citant Jacques le Fataliste, il espère tout de même pouvoir un jour retourner à sa vraie vie.
Quant au public, il suit tant bien que mal le déroulement de l’histoire, et il rit. Il rit de ces dialogues absurdes, il rit de ne plus rien y comprendre. Arrive cet acte III où il se raccroche enfin à quelque chose de tangible… ou peut-être pas tant que ça !
Moi, moi et François B., c’est un peu Inception qui rejoint Dans la peau de John Malkovich, sauf qu’il s’agit d’un François Berléand dans le cerveau de François Berléand. Kafkaïen au possible. « C’est un peu compliqué à expliquer », comme dirait Vincent au comédien, avec ce phrasé agaçant et cette attitude flegmatique.
Venons-on d’ailleurs aux performances. Celle de Sébastien Castro, jouant à merveille ce personne que l’on pourrait aisément qualifier de psychopathe. François Berléand, quelque peu détestable, prend quant à lui un malin plaisir à se moquer de sa propre personne. On adore !
Constance Dollé, femme du personnage principal, discrète et juste au départ, sera bien présente, voire envahissante au final dans son rôle de comédienne to be… Saluons aussi la performance complètement abracadabrante d’Inès Valarcher. Et n’oublions pas Clément Gallet, auteur de la pièce, qui se retrouvera lui aussi sur scène, jouant son propre rôle de jeune dramaturge.
Moi, moi et François B. est un otni – objet théâtral non identifié –, bien loin du théâtre de boulevard (si ce n’est un clin d’œil bien amené) auquel on s’était habitué. Rafraîchissant !
Aude

Un regard parmi d’autres : « Acting », avec Kad Merad et Niels Arestrup

Le pari était audacieux : montrer le théâtre… non, plus difficile : expliquer le métier de comédien sur scène, dans une pièce qui soit à la fois amusante, instructive et profonde (et ne s’éternisant pas jusqu’au petit matin, si possible).
Dans « Acting », les stars du théâtre et du cinéma français Niels Arestrup et Kad Merad retroussent leurs manches pour relever le défi. Le premier interprète un acteur élitiste, emprisonné pour meurtre, le second son nouveau poulain, également prisonnier, excité comme un petit fou à l’idée de lui aussi vivre le rêve hollywoodien. Robert (Niels Aestrup) a aperçu une lueur en Gepetto (Kad Merad), à qui il accepte d’apprendre le métier.
Le spectacle commence et les situations sont tantôt studieuses, glauques ou franchement comiques. On rit bêtement (mais vraiment) du plat de pâtes renversé sur le crâne de Gepetto et des spaghettis qui virevoltent autour de sa tête comme de toutes petites tresses. L’humour est en revanche un peu alourdi par les blagues expliquées quand elles auraient probablement été plus drôles simplement esquissées.
Cette leçon de théâtre et de vie se passe en prison, ce qui offre à l’auteur et metteur en scène Xavier Durringer tout le loisir de doubler son intrigue d’un tissu sombre, de dialogues aux enjeux vitaux, aux mots définitifs. Le plus souvent primesautier, le criminel Gepetto (Kad Merad) se fait grave et son pygmalion (Niels Arestrup) est un meurtrier mélancolique et acide. Presque arrivée à son terme, la pièce atteint son apothéose avec la tirade de Gepetto en ex-mari assoiffé de célébrité, exigeant de briller sous les feux des projecteurs, pour tuer de jalousie la femme qui l’a fait cocu. Maîtrisée, prise au sérieux, cette explosion claque la porte au nez de l’humour. Et, étonnamment, ça fait du bien. Il est rassurant de voir un acteur, avec qui tout le monde ne demande qu’à bien rigoler, oser plonger avec compassion dans un personnage sordide, sans cabotinage.
Comme les coutures trop visibles d’un costume audacieux, les transitions d’« Acting » semblent parfois abruptes. Par exemple, lorsque Kad Merad déclame le début du monologue d’Hamlet, juste après une scène clownesque. Le public est plié de rire, l’acteur est intégralement nu (à l’exception d’une paire de chaussettes, d’une couronne de papier, puis d’une cape jetée sur ses épaules), et voilà que la lumière se tamise et que l’ambiance se fait sombre. Et le public ne sait plus vraiment où donner de la tête. Certains gloussent encore, alors que l’heure se veut grave, mais ce changement brusque n’offre pas au pauvre Gepetto toute l’écoute respectueuse qu’il mérite.
Ayant placé la barre très haut, « Acting » oscille entre tragédie et comédie, sans parvenir totalement à fondre les genres l’un dans l’autre. En résulte une pièce de qualité inégale, qui touche cependant par le cœur qui y est mis, l’interprétation incarnée, et les idéaux auxquels elle aspire.
Céliane