Mois : octobre 2018

Un regard parmi d’autres : Asaf Avidan

La salle est comble, impatiente. Le trentenaire tout de noir vêtu monte sur scène, seul, adresse un simple geste au public, agrippe l’une de ses guitares et démarre ce concert fort attendu en ce début de saison. Quatre, cinq titres s’enchaînent. La lumière froide éclaire le chanteur introverti assis, aux paupières régulièrement fermées.

Face à cette non-communication autant physique que verbale, je m’imagine rapidement être transportée sous un porche, au milieu du désert, à écouter l’homme sur son rocking chair, au timbre unique, changeant, grisant. Ce soir, à Beausobre, Asaf Avidan ne semble pas être venu pour l’entertainment mais bien pour nous conter des histoires. Et l’atmosphère est belle.

Il aura fallu une mélodie entraînante et des applaudissements rythmés pour que l’on aperçoive enfin un sourire franc du principal intéressé. Le chanteur se livre alors. «I was in a good mood, now I’m depressed», lance-t-il d’un ton jovial. S’ensuit une discussion sur l’archéologie de l’émotion de l’être humain, sur la colère nourrie d’espoir, sur le pourquoi de la jalousie. Retour sur quelques morceaux blues folk, frôlant une fois ou deux la démonstration, inutile. L’incursion orientale électronique bidouillée à la guitare et au looper est exécutée avec talent. L’artiste semble possédé. Voire même «crazy», comme l’aura crié une des spectatrices dans la salle. De quoi clore une première partie sur une standing-ovation de rigueur.

«Usually, when you go back home, you say you’ve seen a good concert. But I hope you’ll be depressed!» Bien loin de ce qu’ont pu nous habituer une majorité de groupes, Asaf Avidan terminera ainsi sa représentation sur des notes de peur, de tristesse, de solitude, sur un discours d’acceptation de ces sentiments.

Certes, nous mourrons tous un jour, mais ce soir, bien qu’il l’ait espéré, nous ne rentrerons pas déprimés. Loin de là. Car il ne fait aucun doute que la spontanéité, la fragilité – fortement ressentie – et cette voix si particulière auront charmé.

Un regard parmi d’autres : la Coupe du Monde de Catch-Impro 2018

5,4,3,2,1, Impro! lance d’une voix le public de Beausobre. Un cri à l’unisson pour lancer le premier match de la Coupe du Monde de Catch-Impro professionnel. Face à lui, un ring  fermé sur trois côtés par des cordes, deux équipes de deux improvisateurs qui s’affrontent sur des thèmes qu’ils découvrent à l’instant, et qu’ils devront interpréter de la meilleure façon pour décrocher le vote du public. Un public un peu timide, il est vrai face aux premiers échanges des équipes professionnelles venant de Belgique, de France, du Québec et de Suisse, mais qui s’enflamme crescendo au fil d’un jeu pertinent et singulier ainsi qu’à une exceptionnelle Maîtresse de Cérémonie, l’extravagante Catherine d’Oex, qui oscille entre mots d’esprit et mots de corps, mais toujours de bon ton. Ses encouragements tranchent net avec un arbitre de cérémonie, sévère et délicieusement sarcastique, mais genevois malgré lui, que le public vaudois prendra donc plaisir à huer tout au long de la soirée, tradition d’improvisation oblige.

 

A l’occasion de cette quatrième édition du mondial de catch qui a lieu pour la première fois à Beausobre, de nouveaux visages se sont mêlés aux habitués parmi le public. L’improvisation semble gagner ses lettres de noblesses en accédant à une scène de théâtre, tandis qu’une union revigorante s’opère en son parterre.

 

De sa place, on peut tirer les ficelles du jeu d’improvisation qui s’opère devant soi. Car c’est le public seul qui décide du sort des équipes, et du vainqueur de cette coupe du monde. Armé de sa pancarte, à double face, on choisit l’issue du match, et on se permet d’imposer aussi de temps à autre le thème de l’improvisation. Pour le lieu, ce sera une pharmacie. «Un théâtre », lance un jeune homme, rapidement moqué par l’arbitre pour son originalité renversante. C’est la fille qui gagnera l’issue de la bataille, armée d’un stylo à bille. Une enfant décide des positions que devront tenir les improvisateurs durant leur match. Le dernier numéro de son téléphone impose le nombre de personnages que l’équipe devra jouer sur scène. Tant d’impulsions à double tranchant dont les équipes devront se jouer. On vote côté rouge car le joueur sait être original. Puis on vote blanc, tellement on a ri, pour le bon mot, la bonne posture, la situation cocasse, la grimace, ou pour son pays, on ne sait plus trop. Une chose est sûre: la rapidité d’échange entre ces professionnels qui rivalisent d’ingéniosité, mais jouent toujours ensemble, et sans filet, est à saluer.

 

Des belges Barbie et Ken, des coureuses des bois du Québec, des nobles de France, c’est finalement « Die zwö luchtige vo’ Neueburg » « Les deux rigolos de Neuchâtel », l’équipe suisse de choc qui a remporté la Coupe du Monde de Catch-Impro 2018 tout en efficacité. Carlos Henriquez et Noël Antonini en sont d’ailleurs les initiateurs.

 

Les portes du théâtre refermées, on en ressort satisfait, diverti, admiratif même, mais aussi inspiré. A l’image de ces catcheurs de l’humour, devrions-nous, nous aussi, pousser les limites de l’improvisation dans notre propre vie? Toujours rebondir. Davantage jouer avec les mots et l’esprit. Passer un peu moins de temps à analyser. Ne pas toujours se freiner. Et laisser cours à l’improvisation pour soi et pour les autres. 5,4,3,2,1 Impro ?