Mois : avril 2019

Un regard parmi d’autres : Duels à Davidéjonatown

« C’est épuisant ! », lance Artus à l’assemblée, en référence au comportement de son acolyte Julien Schmidt,  soit le cow-boy sourd muet totalement surexcité. La scène est épuisante, ho que oui. Il y aurait d’ailleurs de quoi soupirer et hausser les épaules de dépit à plusieurs reprises dans ce spectacle… et pourtant, le public de Beausobre rit. Aux situations idiotes, au comique de répétition, aux blagues faciles, en dessous de la ceinture et sans filtres. Aux références actuelles également. Car bien que la pièce se joue dans un décor de western, Lorie, Jacques à Dit, Danse avec les Stars, Maître Gims, l’enseigne GiFi ou encore Arnold & Willy s’y invitent. Malgré cela, le fil de l’histoire se tient. Mais celle-ci, tout comme le lieu et l’époque, n’importe finalement que peu. Tout n’est qu’excuse à un n’importe quoi orchestré de la part de la troupe de « Duel à Davidéjonatown ». Près de deux heures d’éclate totale sur scène, où les regards entre les comédiens ne trompent pas, les piques cinglantes non plus. Des spectateurs sont pris à parti, d’autres n’échappent pas à la déambulation rocambolesque dans les rangées. Quant aux improvisations, elles offrent fous rires et instants goûteux – dont une bouteille de rhum remplie d’un liquide infâme apparemment non prévu ! -. Les comédiens tiennent leur(s) rôle(s), parfois improbables, de bout en bout. Le jeu épate, tout comme la disparité des physiques ; impossible de ne pas s’attarder sur ce point, lorsque l’on voit ces deux géants d’Artus et Greg Romano côtoyer Céline Groussard et un Sébastien Chartier d’1m62. Entre taille et obscénité, tout semble pensé – et surtout assumé !

Un regard parmi d’autres: Ben et Arnaud Tsamère ensemble sur scène

Par centaines, les jeux de mots fusent à toute allure entre les deux protagonistes. Plus ou moins poétiques. Plus ou moins engagés. Toujours inattendus, ils rebondissant ici et là, avec une force de frappe stupéfiante et ce, tout au long des histoires loufoques que les deux humoristes sont venus nous conter.

Certains jeux de mots sont si subtils que seuls les plus avertis auront eu la délectation d’en sourire. D’autres si spéciaux, que j’ose avancer qu’ils n’ont pas fait l’unanimité au sein du public.

Qu’importe. Les jeux sont faits. Ce soir, Arnaud Tsamère et Ben (Cédric Ben Abdallah) ont tout osé. Tissant une toile d’humour délicieusement absurde sur laquelle repose leur univers singulier. Le duo d’humoriste se plait en journalistes tirant un portrait jubilatoire au tennis français, ou en enquêteurs sur le recrutement des hackers de la Migros. Ils excellent en voleurs d’iphones dépités face à une victime qui n’a qu’un smartphone en poche. Rejouant avec finesse les débats politiques du second tour, amplis de vide, ils vont même jusqu’à élaborer un congrès démographique des abeilles, qui préfèrent boire l’apéro plutôt que de sauver leur espèce. L’apéritif, impératif, se transforme alors en apérintif.

L’improvisation à toute épreuve des deux complices est à saluer. Osée et assumée, elle a le don de sublimer les sketchs qui s’enchaînent, apportant surprise, inattendu, et jeu avec le parterre. Arnaud Tsamère a particulièrement le don de lancer son sujet, le développant en confidences, puis d’improviser, et de balader le public à sa guise avec une facilité déconcertante. Même pour son compagnon de scène.

«Est-ce que l’on peut refaire un noir svp? Pour se concentrer ? », entend-on plusieurs fois dans un rire étouffé, les deux humoristes, eux-mêmes victimes de leur propre jeu d’hilarité. Des fous-rire complices qui font la part belle à la tendance du stand-up en solitaire.

Le tableau final offert à un public conquis s’est déroulé en allemand et dans un costume d’hyponosaure… Vous trouvez cela absurde ? Pas totalement. Derrière les quiproquos et jeux de mots, les deux acolytes portent avec réalisme un regard acéré sur une société et ses dérives comportementales. Subtilement, ou pas, les journalistes en prennent de leur grade, tous comme les pros de la cybersécurité, les écolos trompeurs, les metteurs en scène, et la langue de bois des politiciens.

Délirant, génial, décalé, animalier, absurde, hilarant, débile, les adjectifs lancés à la sortie du théâtre s’entrechoquent sans que jamais un n’emporte la définition de ce duo singulier.

 

Un regard parmi d’autres: “Venise n’est pas en Italie”

Venise n’est pas en Italie. Et c’est vrai. Le temps d’un soir, Venise était à Morges.
J’avais prévu le coup en lisant le livre d’Ivan Calbérac en amont, mais n’ai pas réussi à le terminer dans les temps. Ce que je n’avais pas prévu, c’est d’être aussi touchée par la pièce et le jeu de Thomas Solivérès qui incarne à lui seul tous les personnages. A tel point que je n’étais pas certaine d’être capable d’en écrire un article. L’alignement des mots « touchant », « remarquable », « poétique », « rempli d’émotions », et j’en passe, ne pouvant être qualifiés d’article.
Puis on reprend ses esprits et se remémore la pièce qui s’ouvre sur Emile, l’ado de 15 ans, jouant au ping-pong. Le moment-clé de sa première rencontre avec Pauline, jeune violoniste de son lycée dont il tombera amoureux malgré la différence sociale. Cette dernière l’invitera à Venise pour l’écouter jouer. Sans le savoir, cette partie de ping-pong sera bien le leitmotiv de notre retour à l’âge ado. Comme une balle de ping-pong, nous rebondirons de rires en larmes, d’introspection en souvenirs, le tout avec une énergie débordante et beaucoup de poésie.
Ne nous fions pas au titre, c’est bien au travers de son parcours initiatique jusqu’en Italie, qu’Emile va nous emmener, durant 1h15 et des poussières, dans un aller-retour Montargis-Venise énergique malgré la lenteur de la caravane et vivant grâce aux changements de décors simples mais efficaces. Sur ce chemin semé d’embûches, d’auto-tamponseuses et de contretemps, Emile devra faire face aux nombreuses ingratitudes de l’adolescence et prémices de la vie d’adulte, sans pour autant baisser les bras et tomber dans le piège de la niaiserie. Il partagera avec nous tous ces tiraillements, ces premières fois, ces déceptions qui font le propre de notre adolescence et nous ont construits.
Happée par le jeu, ce n’est qu’à la fin, le public, l’acclamant et se levant d’une traite à la seconde où la pièce se termina, que je compris que je n’étais pas la seule à avoir été conquise. Thomas Solivérès ému aux larmes, nous avec, il n’y avait rien d’autre à ajouter. Nous étions tous dans le même état.