Mois : novembre 2019

Un regard parmi d’autres: « Encore un instant »

Un appartement aux murs pastel donne le ton, couleurs indémodables, tout comme ces comédies françaises chaque saison à l’affiche. Un sofa, un fauteuil ainsi qu’une coiffeuse meuble la pièce à vivre. Violon et guitare pour nous introduire dans l’univers des propriétaires de ce lieu : un couple pas comme les autres. En effet, Suzanne vit avec le fantôme de son ancien compagnon, Julien. Alors que le quotidien des amoureux semble être plutôt tendre, on comprend vite l’enjeu pour Julien d’être mort et celui de Suzanne de le sentir toujours en vie.

Je ris des personnes qui s’invitent dans ce couple, ces gens qui prennent plus de place que de raison et qui font rire par leur lourdeur. Je souris de la jalousie de Julien qui ne peut laisser de place à ces personnes trop peu sensibles. La belle Laroque, attendrie par cette amour qu’on lui porte, laisse paraître sa douceur dans ce rôle de femme aimante et aimée. En effet, le cœur meurtri par la perte de son compagnon et l’âme tourmentée par cet amour désincarné, ses gestes laissent toutefois transparaître une tendresse à l’égard de cet amour éternel.

Si la venue de Michèle Laroque et de François Berléand me réjouissait, Lionel Abelanski et Vinnie Dargaud ne m’ont pas laissé de marbre. Jouant, entre autres, dans « Scène de ménage », M. Dargaud se voit ici attribuer le rôle d’un jeune homme de 20 ans, amoureux insistant de sa voisine. M. Abelanski (qui joue le frère de José dans cette même série) interprète un metteur en scène quelque peu farfelu. Avec hardiesse, il tente de convaincre Suzanne de jouer sa pièce. Je les ai trouvés tous deux investis d’une folie entrîinante jouée à merveille.

Quelle vie après la mort ? Restons-nous vivant dans la vie de ceux qui nous ont aimés ? Quelle place nous laissent-t-ils ? Merci à Fabrice Roger-Lacan et Bernard Murat de m’avoir donné encore un instant pour vivre ces questions, avec de la place dans le texte pour laisser vivre mes émotions, portées par la thématique de ce que peut être le lien à l’Autre : une ressource, un fossé, un mystère. Une comédie française qui m’a donné un instant pour penser, un instant pour rire, un instant pour être touchée au cœur.

Un regard parmi d’autres: Christophe

Pour moi, Christophe se résume à Aline et Les Mots bleus – honte à moi, oui, vous avez le droit, fans de la première heure ! –, réminiscence d’après-midis forcée passée à écouter Radio Nostalgie en famille. Je ne me suis jamais intéressée au personnage, je n’ai pas tellement envie d’être là ce soir. Quelques professionnels de la musique m’ayant convaincue que l’artiste en valait la peine, me voici donc calfeutrée dans le fauteuil orange, à attendre, circonspecte. D’autant plus qu’à 20h45, soit 15mn après l’heure indiquée, Christophe n’a toujours pas fait son entrée sur scène.

Affublé de bottes de cow-boy, lunettes de star, cheveux longs, il fait finalement son apparition: « j’ai monté l’escalier en courant! » L’entrée annonce la couleur, chaleureuse. C’est vers un piano que le chanteur se dirige pour quelques blablas suivis des paroles anglo-francophones de Lita. Ce soir, Beausobre part en balade, nous explique-t-il. Aparté – le premier d’une longue série – afin d’expliquer le déroulé de la soirée, divisée en plusieurs périodes. Résumé ;

  1. « Couleur de nostalgie »: sous les applaudissements, voici que s’élèvent les premières notes de la Dolce Vita. Christophe enchaîne, dans une ambiance feutrée, des classiques. Ma cavalière, Succès fou… « Ici, je suis comme chez moi, je passe du bon temps! », et qu’importe les erreurs, ici et là. Comme à la maison quoi.
  2. « 2015 : Vestiges du Chaos »: pour faire découvrir et pour ceux qui aiment cet album, le chanteur quitte son piano pour ses synthés, installés au centre arrière de la scène. Rythmique, électronique, scénographie stroboscopique. Beausobre se transforme en club underground, ambiancé à 4h du mat’.
  3. « Coucou aux guitares »: celui qui nous expliquait en début de concert qu’il ne travaille ses guitares qu’en live passe ainsi côté jardin pour gratter un peu. Mais « pas de concert de blues » pour autant, « je suis venu chanter mes chansons ». Petite fille du soleil pour ne citer qu’elle. Instant musical en douceur, couplé à des informations sur son second volume de reprises, uniquement composé de duo, où Christophe s’est à nouveau bien entouré. Vivement l’écoute d’Aline par Philippe Katerine !
  4. « Période d’improvisation. Ou pas!»: il se dit décalé du format. La preuve en est lorsqu’il abandonne ses instruments, un verre de whisky à la main, pour nous raconter, à son bureau d’écolier, des histoires, son histoire. « Inventeur d’histoires pour se jouer de la vie », comme il l’explique. Ode au mensonge, à l’intime. Comme lorsqu’il nageait enfant dans les épingles de sa mère, couturière. D’où « l’audio-bio » des Marionnettes qu’il s’empresse de jouer au public, ravi de l’entracte musicale. Entracte suivie d’une narration – enjolivée ou non, on ne le saura jamais – du quotidien de ses grands-parents.
  5. « Métissage sonore improvisé »: retour au piano, entre calme, absurdité (une danse avec la chaise à son, une panne technique n’en étant pas une), instant psy, Les Paradis Perdus, La petite fille du 3ème, puis Aline, forcément. C’est encore plus proche de son public que Christophe joue ses derniers instants, en lui offrant la possibilité de choisir les ultimes titres ; réclamés par les cris, Les mots bleus, Parle lui de moi, Je l’ai pas touchée, Daisy, Bevilacqua… s’arrêtera-t-il donc un jour ? Au moment de lancer des Smooshy Mushy achetés en station-service en direction des spectateurs… Minute improbable, et de loin pas la seule ! Le rappel ne viendra pas, il nous avait averti : « Les rappels, c’est démodé ». C’est sur un générique de fin joué au synthé qu’il s’enfuit au loin.

Moi qui ne voulais pas venir ce soir… Je ne connaissais que trois-quatre chansons, qui ne m’emballent guère de surcroît. J’ai pesté sur les 15 minutes de retard. Je me suis ennuyée sur les quelques longueurs (2h40 au lieu d’1h30, il y a de quoi). J’irai pourtant écouter Vestiges du Chaos en rentrant – ou demain, car là, j’ai loupé mon train – et, j’avoue que finalement, je ne regrette pas d’avoir été là. Voir une performance d’un chanteur hors du cadre, d’une générosité inestimable, cela fait tout simplement du bien. Et cela ne peut que s’applaudir.

Un regard parmi d’autres: Lou Doillon, « Soliloquy »

20h. La salle sort de sa pénombre, baignée de lumières rouges, bleues, vives, saccadées, voire stroboscopiques. Le ton est donné; Beausobre se teinte de rock en accueillant en ses murs Lou Doillon. En ce vendredi soir, « les règles de la maison, c’est qu’il n’y a pas de règles! » Dansez, sautez, roulez-vous des pelles ! Confortablement installé, le public, certes charmé et enthousiaste, n’est pas (encore) d’humeur à suivre à la lettre les recommandations de la Franco-Britannique, applaudissant chaleureusement, dodelinant timidement de la tête sur les premières chansons.

Timbre grave fascinant et rocailleux, miaulant parfois, la chanteuse aux pattes d’eph fait, elle, son show au diapason avec ses quatre musiciens. Se déplace tel un fauve, agile sur scène, mouvements de bras amples, jambe levée à angle droit. S’offre entière, sourire aux lèvres, discours sans limites et sincères.

20h30. Comment ne pas résister? Une demi-heure aura passée avant qu’une dizaine de spectateurs décident de finalement suivre la règle, sa règle, et de rejoindre la danse. Debout ou assis, cette démangeaison de vouloir s’agiter – sur Soliloquy par exemple –, et cette envie de planer – notamment sur ICU – s’immiscent au fil des morceaux, empruntés à son dernier opus, ainsi qu’à ses précédents albums.

En une heure de concert, entre rock saturé, balades psyché, impulsions électroniques, les escaliers du premier tiers de la salle et les couloirs extérieurs auront été remplis, frétillants de spectateurs sautillant sur leurs deux pieds, mains en l’air pour certains.

21h15. C’est sous des cris, des applaudissements fournis, et face à standing ovation que Lou Doillon réapparaît, en robe meringue rose brillante, kitsch au possible. Faire marrer les gens lui donne du baume au cœur. Envoyer une lettre de rupture avec une perruque, appeler les impôts à poil aussi. « Eclatez-vous, bordel ! », lancera-t-elle en conclusion d’une dernière chanson, en communion avec un public décidément conquis.

Un regard parmi d’autres: Frida Jambe de bois

C’est dans les plus grands moments de certitude que l’univers vous rappelle qu’il est né du chaos. En prenant place dans le parterre de Beausobre pour assister à une pièce sur Frida Kahlo, on s’attend généralement à revivre le parcours d’une icône féministe ou d’une peintre incontournable. Une logique ennuyeuse, il faut croire, pour la Compagnie de l’Ovale, qui a décidé d’approcher le sujet de manière complètement déjantée. Le distributeur jaune vif de Corona trônant sur la scène aurait cependant pu mettre la puce à l’oreille ce soir-là.

Musique entraînante et explosion de couleurs sont au coeur de cette mise en scène du journal intime de Frida Kahlo. Jusqu’à l’entrée en scène de la Mort en personne. Compagnonne de route de notre héroïne et rappel essentiel de la douleur vécue tout au long de son existence, mais aussi d’une volonté de vivre qui n’en a été que renforcée. Dès l’arrivée de ce personnage aux accents burlesques, et ce malgré son cynisme, tout s’accélère à la limite de l’absurde.

Des bribes de vie et des sentiments déclamés se mêlent à l’humour grinçant de la
Mort – dont l’efficacité est un pilier du spectacle – et aux chants.
Accident, sexe, communisme, amour ou encore alcool sont évoqués par
une Frida Kahlo aux multiples visages. Un capharnaüm comme une voie
choisie pour rendre hommage à un personnage impossible à cerner.

On finit par se laisser entraîner dans cette folle danse avec la Mort. Une fois son scepticisme de fervente féministe laissé derrière soi, difficile de résister à un humour qui choquerait même un croque-mort, et à une telle déferlante d’énergie. Allant jusqu’à briser la frontière entre la scène et la salle, les spectateurs s’en vont tanguer avec la Mort dans un dernier éclat d’euphorie pour célébrer l’ultime souffle de Frida. Pour ce qui est de l’icône féministe, il semble qu’elle s’éternise en loge.