Mois : janvier 2020

Un regard parmi d’autres : « Du classique au Jazz », avec Jean-François Zygel et André Manoukian

Le théâtre, c’est pour les vieux, le jazz, pour les ascenseurs, et le classique, ça n’est plus pour personne. J’ai vingt-trois ans, aucun attachement particulier aux ascenseurs et la seule mélodie que je sache jouer est « Do ré mi la Perdrix ». Le spectacle d’improvisation des pianistes et compositeurs Jean-François Zygel et André Manoukian, aurait donc dû me laisser sur la touche. Voir deux prodiges se lancer des piques musicales et se taper mutuellement dans le dos de leurs mains de virtuoses me semblait un bon moyen de me rappeler que, même « Do ré mi la Perdrix », je ne le joue qu’à un doigt. Pourtant, j’ai aimé ce spectacle et m’y suis sentie à ma place. Comment ont-ils réussi à mettre leur duel à ma portée sans sacrifier leur talent ?

C’était la troisième fois que je voyais Jean-François Zygel sur scène, cette ébauche de familiarité m’a permis d’aborder ce spectacle plus curieuse qu’intimidée. Un nouvel élément venait néanmoins ébranler mon assurance : André Manoukian. L’introduction de cet adversaire avait fait jaillir une appréhension; avec deux talents pour une seule scène, le duel artistique se transformerait-il en concours de popularité ? En arrivant à Beausobre, j’ai traversé la route surchargée de voitures et imaginé la foule qui se densifiait. Je me demandais si Zygel et Manoukian n’allaient pas être tentés de se disputer non pas l’estime du public, mais son affection. Sans espérer voir les touches se rougir du sang des pianistes, prêts à tout pour faire forte impression, je craignais que la salle pleine ne se transforme en caisse de résonance flatteuse. Une heure et demi plus tard, je descendrais cette même route, rassurée, encore vibrante de leurs mélodies.

J’avais sous-estimé les duellistes en redoutant qu’ils ne s’improvisent clowns, quand ils voulaient seulement être des musiciens. Ils avaient doublé leur charisme pour mieux servir leur art, et non l’inverse. Ils disaient « Jean-Seb » pour Jean-Sébastien Bach et se chamaillaient pour un accord, comme si tout cela n’était qu’un jeu sans enjeu. Ils ont fait semblant de se disputer pour leur honneur, mais  c’est pour celui la musique qu’ils le faisaient. Elle était la muse et l’instrument, ils avaient passé leur vie à l’aimer et à essayer de la comprendre. Ce soir, ils nous présentaient leur bien-aimée.

Alors oui, ils ont glissé « Mozart » et « périnée » dans la même phrase, et le public a ri, moi la première. André Manoukian a fait des plaisanteries de petit coquin, invariablement accueillies par une moue de surprise du raisonnable Zygel. Comme on l’attendait d’eux, le jazzman a joué les attachants trublions et le pianiste classique s’est tenu bien droit, à l’aise dans son rôle de voix de la raison. Mais ils ne s’utilisaient pas l’un l’autre pour nous plaire. Ils se montraient une admiration, publique peut-être, joueuse certainement, mais aussi sincère. Ils trépignaient et se chahutaient, pas pour avoir la meilleure place, mais pour en créer une plus grande pour la musique.

Ils s’infiltraient dans un air célèbre, bondissaient dans son rythme pour mieux le déconstruire, puis le noircissaient d’accords mineurs. Assise au fin bord de mon siège, je guettais les mélodies, avec l‘impression  d’être capable moi aussi d’en inventer une. J’avais oublié mes goûts pop et le prestige de Zygel et de Manoukian. Ils ont raconté comment la première note appelle la deuxième, et comment toute la mélodie les suit naturellement. Pédagogues sans pédanterie, ils ont laissé le public comprendre, sans se barricader derrière du jargon, et lorsqu’ils ont fait monter plusieurs personnes du public sur scène, ils n’ont pas eu l’air de se sacrifier. Ils avaient ouvert leurs pianos et nous avaient laissés nous y tapir et tendre l’oreille, bienvenus dans le ventre de bois.

Inspirée par cette soirée d’humilité généreuse, j’ai décidé de moi aussi faire preuve de mansuétude et de conclure cette chronique en partageant avec vous mes talents de musicienne :

Do, ré, mi, la perdrix,

Mi, fa, sol, prend son vol,

Fa, mi, ré, dans un pré,

Mi, ré, do, au bord de l’eau.

 

Maintenant, à vos instruments.

Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres: « Messmer »

Messmer, cela fait bien longtemps que je connais son nom. Une vraie célébrité des milieux francophones, ce québécois a enchainé les spectacles, plateaux et émissions de télévision depuis plusieurs dizaines d’années et mercredi 19 décembre, il se déplaçait au Théâtre de Beausobre pour nous « fasciner ».
En effet, Messmer ne se décrit pas lui-même comme un « hypnotiseur » mais comme « fascinateur ». Déjà un premier élément provoquant mon scepticisme. L’hypnose m’a toujours fasciné, car pendant longtemps, je n’y croyais pas. Mais pourquoi autant de gens se disaient et se montraient « réceptifs » ? Un jour, ma mère m’a parlé de hypnothérapie, utilisée en psychothérapie, en pédiatrie, en obstétrique et même durant des anesthésies. Alors, je me suis renseignée et j’ai commencé à y croire. Ayant donc essayé plein de « tests de réceptivité » sur internet qui n’avait pas du tout marché, j’étais donc impatiente de voir si le fameux Messmer réussirait à m’hypnotiser.
Visiblement, je n’étais pas la seule. En arrivant au théâtre, ma mère, qui m’accompagnait, et moi-même étions stupéfaites de l’agitation palpable dans l’air. Sorte de frénésie qui semble se retrouver dans les sectes, où Messmer serait notre gourou. Etrange similarité qui ne quitta pas un coin de ma tête tout au long de la représentation et qui persiste encore aujourd’hui. Messmer entre en scène à la façon d’un showman américain des années 2000 : musique dramatique, flammes projetées sur certains écrans et, sur d’autres, une vidéo annonçant les exploits et l’arrivée du « grand fascinateur » sur scène. Cette mise en scène rajoutait à l’agitation ambiante avant même qu’une seule personne ne soit hypnotisée.
Après avoir donné quelques explications sur l’hypnose et sur son parcours professionnel, Messmer invite la salle à passer un test de réceptivité et demande à chacun de serrer ses mains au dessus de la tête. Dubitative et sur mes gardes devant cet homme qui m’apparaît comme un gourou, je reste curieuse de voir si je passerai ce test. Mains au dessus de la tête, j’exécute les demandes de Messmer, je serre mes mains de plus en plus fort jusqu’à ce que le fascinateur nous propose d’essayer les détacher. J’y arrive immédiatement. Pourtant, je vois plusieurs dizaines de personnes dans la salle qui n’y arrivent pas, et Messmer leur propose donc de monter sur scène.
Seulement une partie s’y rend et pourtant, la scène est quand même remplie. Le show continue, il hypnotisera plus de 30 personnes sur scène durant les deux heures de spectacle, leur demandant tour à tour de s’endormir, de danser le limbo ou encore de jouer en tant que Paul Stanley, fameux chanteur et guitariste de Kiss. Je commence à rentrer dans le spectacle, autant hilare qu’impressionnée par ce qui est en train de se passer sous mes yeux. Mais mes appréhensions sur l’éthique d’un spectacle d’hypnose reviennent à la surface très vite. Tout d’abord, le fascinateur choisit deux femmes qui expliquent avoir terriblement peur des araignées et des serpents, les endort et leur demande de trouver une clé dans un bol soit disant rempli d’araignées et de serpents (alors que celui-ci est en réalité rempli de collier en fleurs) au risque de rester bloquées dans la salle avec ces animaux. Les deux femmes, tremblantes de peur et les larmes aux yeux, s’exécutent. Et Messmer ne s’arrête pas là. Plus tard durant le spectacle, il suggère à une jeune femme que la chaise où elle est assise « l’amène au septième ciel ». Elle commence donc à se trémousser sur la chaise, à gémir et susurrer des « oui » à chaque question qui lui étaient posées. Là, la question du consentement commence à réellement me démanger.
En sortant de la salle, le moins que je puisse dire c’est que j’étais bouleversée et confuse. Est-ce que j’y crois réellement ? Si oui, crois-je à l’hypnose en spectacle? Et si c’est le cas, suis-je d’accord avec l’idée d’exposer des personnes qui n’accepteraient pas forcément de faire certaines choses sur scène si elles n’étaient « hypnotisées »? En quoi Messmer se différencie-t-il d’un gourou, dictant les comportements de personnes, leur faisant voir des choses imaginaires en les passant pour réelles par l’emprise mentale ?
En tout cas, le public morgien en est sorti bouche bée, comme à la sortie d’une expérience surnaturelle.
Nina Rast

Un regard parmi d’autres : « Saloon » du Cirque Eloize

Les cowboys, leurs gilets en peau de vache et leurs crachats n’occupent pas la place la plus délicate dans l’imaginaire collectif. Avec sa comédie rythmée par les coups de feu, le cirque Eloize a pris le risque de flirter avec la grossièreté. Grâce à son inventivité, il s’est taillé un costume de soie dans ce tissu bourru.

Musical, acrobatique, narratif, « Saloon » a fait retentir à Beausobre froufrous de jupons et grondement de mouches. Au lieu de contourner les clichés, il les a disposés sur la scène pour mieux les détourner. A commencer par le cheval au galop, emblème des plaines américaines. Sans surprise, « Saloon » avait le sien… imaginaire.

Car il n’y avait ni cheval ni plaine sur la scène du théâtre. Mimiques et bruitages ont suffi à évoquer les grandes étendues, l’animal et le soleil couchant. Il n’y avait pas non plus de balle dans le pistolet, ni même de pistolet. Et pourtant, les bagarres éclataient. Le lasso, utilisé comme corde à sauter, a laissé les bovins tranquilles. Un ballet de mollets a raconté la romance de la belle et de son prétendant, le reste de leurs amours dissimulé derrière un rideau écarlate.

Les numéros se sont enchaînés jusqu’à ce que les spectateurs découvrent la supercherie: on leur avait promis un retour au Far West, et ils avaient voyagé au pays de l’enfance. Assis au comptoir du saloon, ils se sont souvenus d’une époque où une simple lanière devenait la bride d’un étalon, et où une lampe électrique brillait comme la lune.

Les prouesses techniques de la compagnie québécoise, quant à elles, étaient bien réelles. Le dos de la contorsionniste se retournait encore et encore. Les sauts périlleux propulsaient les acrobates dans le vide. Le récit était porté par des corps extraordinairement entraînés, et surtout livrés sans armure au regard du public. Dès le premier numéro, la chute d’un acrobate a rappelé que le cirque prend vie grâce à des vertèbres et des muscles, tous vulnérables. Le jeune homme était tombé de plusieurs mètres et s’était écrasé au sol. Les spectateurs ont retenu leur souffle.

Puis il s’est relevé et a escaladé la barre. La compagnie a continué son show, comme si le risque n’était pas plus réel que le cheval, les armes ou la lune. C’est ainsi que depuis cinq mille cinq cents représentations, le Cirque Eloize fait valser la réalité avec sa meilleure partenaire : l’imagination.