N’écoutez pas mesdames

Une ode aux femmes sous le voile apparent de la misogynie ou l’art d’aimer les femmes.

Avec l’adaptation de la comédie satirique “N’écoutez pas Mesdames”, l’acteur et metteur en scène
français Nicolas Briançon souligne en filigrane la nostalgie du temps qui passe, cachée derrière la
plume humoristique et piquante de Sacha Guitry.

Une pièce contemporaine aux traits misogynes à la post-ère #metoo
En lisant la présentation de la pièce, je me suis demandée quel intérêt avais-je d’aller voir un spectacle
du siècle dernier, écrit avec une encre emprunte entre autres de misogynie. Comprenez-moi bien, il
n’était là question de ne remettre en perspective ni l’excellence d’écriture de Sacha Guitry, ni le choix
d’acteurs qui s’annonçait prometteur. Néanmoins, dans une période comme la nôtre qui s’inscrit dans
le prolongement de la post-ère #metoo, où des femmes et des hommes continuent d’entreprendre
notamment la lutte féministe pour l’égalité, l’anti-misogynie et l’appauvrissement des représentations
sociales en la matière, mon choix m’a mise devant un dilemme éthique. Avant que ma curiosité ne
l’emporte.

Le spectacle commence par une tombée du quatrième mur. Il s’ensuit un dialogue franc du protagoniste
principal au public. Le mur évoqué se dresse à nouveau. Les scènes s’ensuivent limpides, divertissantes,
sans surprise particulière. Bien que je me sente mal à l’aise, voire révoltée d’entendre des hommes et
surtout des femmes rire à des répliques qui les dévorent par leurs lettres, comme si cette parenthèse
théâtrale de boulevard leur en offrait l’opportunité lors d’un temps restreint, j’ai compris au fil des
quiproquos, des malentendus et des manipulations attendues appartenant à ce genre théâtral que Sacha
Guitry voilait sous le manteau de la misogynie une certaine moquerie du personnage principal, Daniel,
vis-à-vis de lui-même.

L’armure d’un honnête rustre empli de bonhommie et de douceur
Daniel rouspète, houspille, se lamente, se lasse, bougonne. Il se moque, pique et critique. Pourtant, qu’il
s’agisse de sa première femme, ou de sa seconde femme, qu’il s’agisse d’une ancienne maîtresse, qui
défilent chez lui entre deux valses de malles et le ballet d’un tableau, il ne peut s’empêcher de les
affectionner et de les aimer. La première étonne par sa vivacité, son espièglerie, la deuxième par son
sens artistique, sa délicatesse et la troisième par la franche affection et camaraderie qu’elle adresse au
protagoniste principal. Daniel se fâche, car chacune d’elle dans leur singularité et leur façon d’incarner
une certaine forme de liberté lui échappe et avec elle, la nostalgie d’un autre temps. Je m’en délecte.
C’est peut-être en mobilisant l’auto-dérision qu’il questionne finalement les hommes dans leur
incompréhension et leur fascination des femmes. Comme l’a écrit et interprété Sacha Guitry en premier
lieu en 1942 et l’a porté Michel Sardou lors de la représentation au Théâtre de Beausobre : “il faut
adorer les femmes pour avoir le droit d’en parler – puisque parler des femmes c’est en dire du mal. Et
c’est en dire du mal pour la bonne raison que quand on dit du bien de quelqu’un ou de quelque chose on
en a tout de suite fini. Donc, dire du mal des femmes c’est vouloir en parler longuement – pour bien
marquer l’importance qu’elles ont et la place considérable qu’elles tiennent dans notre existence !”.
Daniel porte l’armure d’un honnête rustre empli de bonhommie et de douceur.

Un excellent jeu d’acteurs malgré quelques coquilles
Les premières pensées qui ont traversé mon esprit en voyant Michel Sardou se dresser sur la scène de
spectacle de Beausobre, ce sont les paroles de “Je vais t’aimer” que fredonnait mon père dans les années
nonante. Voir Michel Sardou, c’est penser à ses impressionnantes cinquante années de carrière
célébrées en 2015, son répertoire de trois cent cinquante chansons et ses cent quarante millions de
disques vendus. Je connaissais donc le crooner controversé.
Néanmoins, de l’acteur je n’avais guère fait la connaissance avant cette représentation, malgré le fait
qu’il ait suspendu son manteau de chanteur populaire au vestiaire en 2018 et qu’il joue dans des pièces
de théâtre depuis 1996. Le choix du metteur en scène Nicolas Briançon s’est avéré judicieux, puisque
de l’honnête rustre empli de bonhommie et de douceur, Michel Sardou en incarne l’essence. Il n’y a pas
de surjeu et c’est à se demander si l’acteur s’inspire de ses propres traits de caractère pour les prêter à
son personnage. Saluons sa droiture de s’excuser auprès du public pour les quelques coquilles commises
et le plaisir de chantonner du Edith Piaf ensemble en sa présence, ainsi qu’en celle du comédien Éric
Laugerias incarnant le joyeux livreur de malles.
Saluons également la générosité émotionnelle et la sincérité que l’icône culturelle française Nicole
Croisille offre à son rôle d’ancienne maîtresse, ainsi que le professionnalisme de Carole Richert qui a
choisi d’incarner son personnage de Valentine, la deuxième femme de Daniel, alors qu’elle s’était
accidentée deux jours avant la représentation au Théâtre de Beausobre et celui de ses camarades de jeu
qui ont malicieusement incorporé le fait réel au jeu fictionnel, le rendant ainsi réaliste sur scène.
Enfin, saluons l’excellente scénographie de Jean Haas qui a offert au public un décor majestueux, avec
quelques portes qui claquent.

Un mot sur le théâtre de la Michodière
Le Théâtre de la Michodière de Paris a été inauguré en 1925. Il est le berceau originel de cette adaptation
de Nicolas Briançon. Il se donne pour ambition de programmer des pièces joyeuses et populaires, afin
de faire rire et divertir le public.
Un mot sur l’auteur Sacha Guitry et sa pièce “N’écoutez pas Mesdames”
Alexandre Guitry dit Sacha Guitry est un dramaturge, acteur, metteur en scène, réalisateur et scénariste
français né le 21 février 1885 à St-Pétersbourg et mort le 24 juillet 1957 à Paris. Auteur à la plume
prolifique, il a écrit cent vingt-quatre pièces de théâtre. Il est connu pour s’être rattaché au genre de
Théâtre de Boulevard, pour son humour ironique et offensif au travers de la comédie satirique. Il rejoint
le Théâtre de la Madeleine qu’il occupe dès 1930 et créé “N’écoutez pas Mesdames” en 1942, et campe
le rôle de Daniel, alors qu’il est âgé de 57 ans

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