Maman de Samuel Benchetrit

Mais si tu m’apprivoises…

La dernière fois que Vanessa Paradis habitait la scène du théâtre de Beausobre, c’était en 2011 dans le cadre d’une tournée acoustique à (re)découvrir sous la forme de son quatrième album live Une nuit à Versailles. C’est pour y incarner Maman, son premier rôle au théâtre, qu’elle revient sur les planches Morgiennes, cette fois aux côtés de Samuel Benchetrit, auteur et metteur en scène de la pièce.

 

« On se connaît, non ? »

« C’est la nuit… c’est comme un rêve. » Dans un décor qui m’évoque un tableau d’Edward Hopper, une femme en manteau de fourrure et talons hauts ferme sa boutique de vêtements pour femmes enceintes, s’avance lentement et gracieusement vers nous sous une douce pluie d’applaudissements. Elle nous regarde, nous dit de cette voix unique chargée de souvenirs musicaux et cinématographiques qu’elle attend un taxi bleu ; quelques rires et chuchotements discrets parcours la salle. Cette femme c’est Jeanne, et ce soir-là, alors que le chauffeur tarde à arriver, elle se fait aborder par un jeune « type » errant. « C’est combien ? » S’ensuit un moment d’échange aussi drôle qu’atypique, une Rencontre avec un grand R, un mouvement de rapprochement entre deux anonymes vécu comme une évidence, quelque chose de chimique, de physique, d’indicible, d’immédiat. De quelques questions anodines naît un sentiment de confiance chez le jeune qui se livre progressivement à cette figure devenue maternelle : « Je suis un tardif…Je ne sais pas comment font les autres…Je suis dans le même monde mais je n’arrive pas à vivre comme eux…Je reste au bord…J’ai l’impression que la vie se trouve derrière un mur, un mur lisse que j’arrive pas à escalader…alors je glisse. » Orphelin, « [il] en veu[t] à la terre entière qu’une seule personne [l]’ait abandonné » et souhaiterait recevoir du passé pour Noël. Jeanne n’a que du présent à lui offrir. « C’est quoi le présent ? » « C’est ici et maintenant » lui dit-elle. « J’arrive jamais à être ici et maintenant. » Bienveillante, elle le rassure : « Ça prend du temps le présent. »

 

« Il t’a prise pour une pute et tu veux l’adopter ? »

Entrée en scène de Bernard, le mari que sa femme n’appelle plus par son prénom. Jeanne lui manque, même lorsqu’elle est dans la même pièce que lui. Il aimerait retrouver celle d’avant ; celle devant lui esquive les sous-entendus, préfères dire que « les gens amoureux ne sont pas des gens. » Mais elle a besoin de lui raconter ce qu’elle a vécu ce soir avec cette âme errante de 25 ans. « Il lui ressemble », à cet enfant qu’ils auraient dû, mais n’ont pas pu avoir. Enceinte, Jeanne avait été agressée et violée par deux hommes dans sa propre boutique. Dans une tirade déchirante, elle raconte le crime en s’adressant au bébé alors dans son ventre, lui dit en retenant ses larmes : « Je ne voulais pas te réveiller. » Pour cette maman sans enfant, l’apparition nocturne de cet égaré sans parents ne peut être vécue autrement que comme une (re)découverte de soi partagée : elle se révèle mère, sa mère, il se révèle fils, son fils. Face à l’énigmatique certitude de sa femme, Bernard ne peut s’empêcher de faire remarquer qu’« un enfant c’est d’abord un bébé ». Il connait sa femme depuis des années et déborde d’un amour qu’elle n’arrive plus à recevoir. Pourtant, la voilà prête à donner tout le sien à un anonyme déroutant. Il trouve la situation bizarre. « Bizarre » comme Patrick, ce mec rencontré quelques soirs plus tard promenant une laisse sans chien dans l’espoir de rencontrer quelqu’un. « Bizarre » comme prendre un-e inconnu-e dans ses bras pendant plus de cinq minutes. « Bizarre » comme dire « maintenant que t’es là, je veux plus te perdre » à une personne juste après l’avoir rencontrée. Mais Jeanne implore Bernard : « Essaye de croire en ce que tu ne comprends pas. »

 

« Une armure pour ta fleur »

Maman, c’est quatre personnages fêlés, habités par un manque : une maman débordant d’amour  refoulé pour un enfant qu’elle n’a pas vu grandir ; un mari amoureux, nostalgique et démuni qui nous rappelle que l’affection ça se donne et que ça se reçoit ; un jeune homme qui ne trouve pas sa place et qui a autant besoin de tendresse qu’il en a peur ; un solitaire en quête de complicité.

C’est un couple meurtri, mais uni par le deuil. C’est se laisser surprendre par la profondeur inattendue de personnages touchants dans leurs douleurs respectives, mais qui nous font rire aux éclats dès qu’ils interagissent. C’est la complexité de la vie dite avec des mots simples, un texte que l’on a envie de relire. Ça pourrait être lourd, tire-larmes, facile, plein de bons sentiments…mais ça ne l’est jamais.

 

 

 

« Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?

– Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C’est bien gênant ! Ils élèvent aussi des poules. C’est leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?

– Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?

– C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens… »

– Créer des liens ?

– Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…

– Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur… je crois qu’elle m’a apprivoisé…

– C’est possible, dit le renard. On voit sur la Terre toutes sortes de choses… »

 

« Il y avait, sur une étoile, une planète, la mienne, la Terre, un petit prince à consoler ! Je le pris dans les bras. Je le berçai. Je lui disais : « La fleur que tu aimes n’est pas en danger… Je lui dessinerai une muselière, à ton mouton… Je te dessinerai une armure pour ta fleur… Je… » Je ne savais pas trop quoi dire. Je me sentais très maladroit. Je ne savais comment l’atteindre, où le rejoindre… C’est tellement mystérieux, le pays des larmes. »

Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry, 1943

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