Auteur : Jessica Tonetti

Un regard parmi d’autres : Pixel

Ou la rencontre du hip-hop de la Cie Käfig avec le virtuel d’Adrien Mondot et Claire Bardainne.

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C’est noté sur le programme, la mise en scène questionne sur la frontière entre le réel et le virtuel. Confortablement installée au deuxième rang, pour l’instant aucun doute, le premier groupe de danseurs, entièrement masculin, est bien réel. Tous tentent d’avancer, comme au ralenti, pour se diriger vers un point invisible, virtuel lui.

La musique d’Armand Amar nous emmène crescendo à l’autre bout de la scène. La chair de poule est crescendo elle aussi. Un écran s’illumine. Des milliers de pixels scintillent. Un danseur puis deux, passent derrière l’écran, balayant artistiquement des centaines de pixels scintillants. Qui est réel qui est virtuel, le doute s’installe désormais.

Le sol devient un personnage à lui tout seul, endossant le rôle d’écran ou de partenaire de danse. Il peut être statique, mouvant, parfois même intrusif.

Tantôt bulles, tantôt balles de ping pong, ou même pluie ou flocon, ces pixels se jouent parfois des danseurs, parfois les accompagnent. A la fois poétique, humoristique, acrobatique c’est un flot/flow de douceur qu’ils véhiculent.

Chaque danseur se laisse ainsi happer par le virtuel, l’enlaçant, le combattant parfois. Chacun interprète le mouvement à sa manière avec force, fluidité, charisme, pour donner au final un ensemble synchronisé et cohérent, sans besoin de règles stricts mais néanmoins maîtrisées.

Habituée des ballets classiques, cette expérience hip hop était une première. A quoi s’attendre ? Comment se laisser imprégner par des codes et mouvements que l’on ne connaît pas ? Est-ce que le virtuel ne va pas prendre la place des danseurs et les étouffer ? Autant de questions qui n’avait finalement pas lieu d’être puisqu’on peut y répondre dès les premières minutes grâce à la perfection de la mise en scène, de la chorégraphie et de son exécution. Tout est fait pour vous envoûter, et ce dès le début. L’équilibre parfait entre le réel et le virtuel vous subjugue et nous rappelle que finalement l’un ne va plus sans l’autre. Ils se complètent.

Sabine Regenass

Un regard parmi d’autres : Tiphanie Bovay-Klameth

Nous sommes dans une forêt. Une femme hèle son compagnon, disparu dans la végétation. Son accent vaudois durcit le « r » de « Pierre », et allège le ton de l’épopée. Elle l’appelle encore et encore, en se faufilant entre les arbres. On sent une odeur de terre humide, et, l’oreille à l’affut, on compatit pour cette pauvre exploratrice malgré elle.

Puis Tiphanie Bovay-Klameth sort des arbres, et de son personnage. Sous ses pas vifs, le tapis de feuilles redevient une scène nue. À peine a-t-on le temps de cligner des yeux pour s’assurer que le bois n’existait que dans notre tête, que la comédienne nous invite dans une maison, une autre, une salle de gym. Vêtue de noir, elle glisse d’un lieu à l’autre, une respiration pour seule transition. En apnée dans son univers chatoyant, on a parfois du mal à reprendre son souffle. Si l’on manque d’air, c’est que « D’autres », le premier one-woman-show de la Lausannoise, est d’une extraordinaire justesse. Chaque nouvelle situation nous arrache alors à la précédente, dans laquelle sa gestuelle ample et précise nous avait plongés entièrement.

Récompensée par le Prix François Silvant 2017 et le Prix Théâtre de la Fondation vaudoise pour la culture 2019, Tiphanie Bovay-Klameth emmène les spectateurs dans le village fictif de Borbigny, en effervescence avant un grand évènement : le spectacle de gym. L’humoriste y raconte le quotidien des sociétés locales, sans moquerie ni sentimentalisme. L’exercice est délicat, et réussi haut la main. Car elle ne s’empare pas de tous ces gens, elle les investit. Elle ne dit pas « Voici une mère en colère », elle dit « Si j’étais une mère en colère, je serais comme ça ». Celle-ci, à bout de nerfs parce que la brique de lait est vide et que sa nichée lui assure que « Ce n’est pas moi qui l’ai bu », c’est la nôtre. La marraine (notez à nouveau le comique du « r » et du « ai » du terroir), démunie face à la résistance d’un enfant, c’est notre tentative de baby-sitting. Le père, heureux malgré la « roille », on l’a reconnu aussi, c’est nous face aux montagnes, à la mer, à tous nos paradis.

Venir au one-woman-show d’une improvisatrice professionnelle, c’est offrir un coffre rempli de pâte à modeler à une enfant particulièrement éveillée. Elle crée des personnages expressifs qu’elle arrange dans un décor vivant. Ses multiples talents convergent là : elle ne crée pas « une » salle de gym, mais « cette » salle-ci, celle avec les rubans de couleur dans un bac à gauche, avec Monique et Monique P. qui ne se placent pas comme il faut. Elle se détache brillamment du vague, rien n’est insignifiant.

On est fascinés, pourtant quelque chose nous retient : elle ne nous propose pas de jouer avec elle. Elle ne nous dit ni son nom, ni qu’elle a fini, on peut regarder maintenant. Durant une heure et demie, presque personne aucun applaudissement ne retentit. Pourtant, tout est drôle, et nos mains auraient été ravies de pouvoir se dégourdir entre deux scènes. Mais le public ne peut pas s’imposer et si la maîtresse de cérémonie ne réclame pas de laurier, on doit se contenir.

Tiphanie Bovay-Klameth joue ce spectacle depuis 2017. Inutile, donc, de faire remarquer à cette observatrice hors pair que les scènes sont un peu longues, et les coupures trop nettes. Elle le sait sans doute, mais a conservé ce rythme ; peut-être pour amener au théâtre la monotonie de nos défis ordinaires ? L’humoriste formée à la Manufacture n’a probablement pas oublié non plus le public installé à quelques mètres d’elle. On s’interroge pourtant.

Ne pas se faire extraire des rires sociaux par des pauses calculées, ne pas craindre d’être hissé sur scène comme spectateur-cobaye, est agréable. Ce quatrième mur, avec fenêtres mais sans porte, a aussi l’avantage de ne laisser vivre que les rires irrépressibles. D’ailleurs, ils ne sont pas rares. Mais ils restent trop souvent isolés. Timides ou polis, nous rions moins fort, par peur de déranger, de nous faire remarquer. S’adresser directement à son public, même brièvement, même une seule fois, aurait peut-être permis à Tiphanie Bovay-Klameth de nous laisser la rejoindre, sans qu’elle n’ait à vendre son âme.

À l’issue du spectacle, le hall de Beausobre bourdonne d’une voix homogène : spectacle excellent, mais quelques longueurs. Les applaudissements chaleureux de ce même public, offerts quelques instants plus tôt, apparaissent alors non seulement comme encouragements, mais aussi comme des affirmations de soi : nous étions là aussi. Dans chaque situation, nous reconnaissions notre petit monde, nos « p’tits décas » et nos souvenirs d’enfance. Autant qu’hilares, nous sommes reconnaissants à la comédienne de nous avoir rappelé l’importance d’un ruban de couleur. Nous aurions seulement aimé pouvoir le lui montrer avant le final.

Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres. Yann Marguet : Exister, définition

Yann Marguet, je le connais depuis longtemps. Ayant suivi assidument ses chroniques à Couleur 3, adoré ses personnages Sexomax et Fusil McCul, j’étais impatiente de le voir sur scène.

Pourtant, comme lui-même l’avait confié à plusieurs journalistes, passer de courtes vidéos d’environ 5 minutes à un spectacle de plus d’une heure fût un exercice difficile pour l’humoriste. Mais ce fût un exercice réussi. Durant son spectacle, j’ai ri aux éclats, accompagnée par toute une salle, hilare, devant ce jeune vaudois en pleine crise existentielle.

Notre existence est expliquée scientifiquement par la voix de Morgan Freeman, mais aussi par les parents de Yann Marguet, quand il avait seulement six ans. A cet âge-là, l’humoriste raconte quand il a pour la première fois ressenti le vertige face à l’absurde petitesse de son être. Et oui, le monde ne s’arrête pas à Sainte-Croix et ses tortues ninjas.

A travers de nombreuses anecdotes sur sa vie (ou son imaginaire ?), Yann Marguet tente de trouver le sens de la vie. Recherche tantôt scientifique, tantôt philosophique, mais toujours drôle.

Nina Rast

Un regard parmi d’autres. Le sexe c’est dégoûtant

Ce soir-là, j’ai décidé d’inviter une de mes amies proches, avec qui nous parlons beaucoup de sexualité, pour aller voir quelles discussions ont les personnes plus âgées que nous sur ce sujet. J’ai hâte, non seulement ça va parler de sexe au théâtre, mais en plus spécifiquement de l’échangisme, ce sujet si tabou !

 

Les lumières s’allument, et apparaît un canapé. Un couple s’y assoit et commence à raconter leur vie privée, leur sexualité, et de la pluie et du beau temps. L’ennui est palpable. La conversation est lente, remplie de longs silences. Ils attendent des amis, à qui ils ont proposés une soirée échangiste.

 

Ceux-ci finissent par apparaître aussi, racontent leurs histoires. Ils sont opposés aux premiers : plutôt simples, ce qui leur fait du bien à eux, ce n’est pas vraiment le sexe, mais plutôt la randonnée… Le mari parle de son burn-out, elle essaie d’être positive.

 

Finalement, ils se rencontrent enfin. Tout semble les opposer, mais les deux couples sont marqués par l’ennui et la tristesse. Mon amie et moi, qui nous attendions à une pièce drôle, positive et décomplexée, sommes hébétées. Nous sommes même un peu mal à l’aise. C’est vrai qu’à 23 ans, notre image de la sexualité est bien loin de l’ennui. C’est vrai, cette pièce nous montre que le sexe n’est pas dégoûtant, mais est-il vraiment préférable de le présenter comme ennuyeux ?

Un regard parmi d’autres : le Misanthrope de Molière

Depuis juin 1666, on joue le Misanthrope de Molière. Un classique, que le parterre de Beausobre venait voir ou revoir 355 années plus tard. -Un familier des écoles aussi: dans la salle, un collégien concède qu’il est venu goûter au vrai jeu d’acteurs pour ne pas devoir s’astreindre à la lecture imposée par son professeur.- Le public s’attendait donc ce soir-là à du traditionnel. Et il a été servi. L’audace n’était pas au rendez-vous dans la mise en scène de Peter Stein. Mais n’y voyez pas là une critique. Des costumes ravissants, un décor sobre, composé de boiseries et d’une galerie de glaces, qui ne laissent aux acteurs aucune échappatoire.

Un choix épuré qui permet au spectateur de se concentrer sur l’élégance des vers, le sarcasme, et l’ironie des dialogues de Molière: « L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne, la fourbe a de l’esprit, la trop grande parleuse est d’agréable humeur, et la muette garde une honnête pudeur », lance Eliante/ Manon Combes à propos des amants qui comptent les défauts pour des perfections dans l’objet aimé. Des vers qui font jubiler le public, tout comme le jeu d’acteur particulièrement réussi de Lambert Wilson et Jean-Pierre Malo.

Les dernières scènes s’avèrent particulièrement fortes, notamment lorsque Celimène/Pauline Cheviller tend son cou nacré au bourreau d’Alceste, comme une reine que l’échafaud menace. Le final, lui se veut explosif. Un bruit assourdissant fait sursauter le parterre de Beausobre et dévoile une porte surmontée par un panneau moderne «Sortie», que les contemporains de Molière n’ont jamais connu de leur vie. Un éclair de fantaisie, une modernité bienvenue, qui diffère avec le déroulé initial de la pièce.

Cette porte s’ouvre sur un désert dont on aperçoit au loin les dunes joliment dessinées. Une destination que choisit d’emprunter un Alceste sans espoir, qui préfère fuir l’approche des humains.

Marine Humbert

Un regard parmi d’autres: Plaidoiries

Plaidoiries s’annonçait comme une pièce de théâtre époustouflante, et je ne fus pas déçue.

Seul, Richard Berry entreprend de faire vivre au public de Beausobre cinq plaidoiries qui ont changé l’histoire. En effet, grâce au travail de reconstitution de Matthieu Aron, nous avons pu écouter les paroles des avocats qui ont non seulement marqué l’histoire judiciaire, mais qui ont aussi réussi à faire changer les mentalités d’une époque.

Plaidant pour l’acquittement d’une jeune avortée, Richard Berry joue Gisèle Halimi, qui avait fait de cette affaire un réel combat féministe, menant à la loi Veil trois ans plus tard. Les mots de cette avocate me touchent particulièrement, et résonnent aujourd’hui d’autant plus fort alors que ce droit est remis en question. L’habilité d’oratrice de Gisèle Halimi est impressionnante, et Richard Berry nous transmet toute l’émotion dont l’avocate avait dû témoigner durant cette plaidoirie emblématique.

Et cette émotion ne quittera pas l’acteur de toute la pièce. Passant de l’affaire Ranucci, au procès de Maurice Papon, mais aussi à l’infanticide de Véronique Courjault et la plaidoirie de Jean-Pierre Mignard, représentant les familles de Zyed Benna et Bouna Traoré, dans le contexte d’émeutes et de violences policières en banlieue de 2015, le choix de ces cinq plaidoiries semble éminemment politique et actuel.

A chaque début de plaidoirie, le contexte est donné, le nom des accusés, des victimes mais aussi de l’avocat sont cités. Et à chaque fin, le verdict est annoncé. Ces coupures permettent de bien séparer chaque plaidoirie, toutes importantes mais aussi très différentes. On voit apparaître plusieurs types de techniques de défense. La rhétorique des avocats paraît aussi théâtrale que le discours d’un acteur lors d’une pièce de théâtre, et c’est sûrement ça qui nous permet d’être pleinement plongé dans les discours historiques que récite Richard Berry.

Nina Rast

Un regard parmi d’autres : Zazie

Zazie est une nuit de festival, lorsque les rires nous tiennent éveillés sous une grande tente et que l’on s’endort à l’aube dans le pull de sa meilleure amie. Et puis il fait jour, un nouveau concert nous attend. Alors on enfile sa tenue préférée et ses baskets les plus confortables, prêts à se souvenir de ce qui nous attend. Avec « Essenciel », l’auteure-compositrice-interprète a enveloppé Beausobre dans son concert à la fois intime, inquiet, et enjoué.

Avant d’être une artiste, elle est un Homme de Cro-Magnon qui s’étonne de ne pas se distinguer des autres primates. Tous font la guerre, ou, comme la narratrice de sa chanson « J’étais là », ne font rien pour l’empêcher. Zazie entend les cœurs se briser, et le sien continuer de  battre dans son coin douillet. Enrageant de se sentir impuissante, elle monte sur scène pour défier notre barbarie quotidienne.

A son cœur, cet organe « flambant vieux », elle adresse aussi «Speed », single de son dernier album. Elle y livre une nouvelle bataille, celle contre l’encroûtement. Elle explique ainsi dans une interview pour le Parisien : « Je voulais faire cette chanson comme un massage cardiaque ». La quinquagénaire se voit, « pas tout(e) neu(ve) », et se murmure de ne pas rapetisser :

« Allez, quitte ce corps sage
Bats plus vite que ton âge »

Puisqu’elle le murmure dans un micro, le public rajeunit avec elle. Aux premiers rangs, des yeux émerveillés et connaisseurs engloutissent la chanteuse ; ils la suivent depuis des années, voire des décennies, et ont appris à mieux se comprendre grâce à ses chansons. Le rythme s’accélère, s’affole même, et on dirait que les poitrines des fans se gonflent et éclatent. Quelques bustes se balancent, des lèvres connaissent les paroles, mais on ne se lève pas encore. Seule l’anti-diva tourne et ondule, trébuche, rigole, et danse. Elle ne nous demande pas de nous dandiner comme des enfants à une fête d’anniversaire. Elle n’est pas animatrice et, si elle nous parle gentiment, elle ne nous force pas à lui répondre. Qui l’aime la suive. Et il se trouve que Beausobre l’aime, et se lève aussi.

Elle laisse son public libre d’être qui il veut, mais elle-même, peut-être désireuse de plaire, peut-être intimidée, s’égare quelques secondes dans des minauderies. Sa gestuelle est parfois clinquante, qu’elle porte une main à son chapeau ou la glisse à la bordure de sa poche avant. Le décor, un simple accordéon de panneaux vierges, se retrouve scintillant de flammes électriques, dans lesquelles se découpe la silhouetté de celle qui a écrit « Allumer le feu » pour Johnny Hallyday. Mais si on la regarde attentivement, on remarque heureusement que, derrière ses doigts lourds de bagues, s’étire un demi-sourire.

Avec soulagement, on voit le naturel revenir au galop, celui d’une femme qui invite son public à danser, sans les tirer par le bras. D’une star qui prête attention à ses musiciens, peu importe s’ils sont dans l’ombre, et qui remercie techniciens ainsi que chauffeurs de camion de tournée. D’une Zazie qui, à onze, cinquante-cinq ou cent-huit ans, continue de vouloir découvrir le métro, ou au moins, de grandir en chemin.

 

Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres : « Du classique au Jazz », avec Jean-François Zygel et André Manoukian

Le théâtre, c’est pour les vieux, le jazz, pour les ascenseurs, et le classique, ça n’est plus pour personne. J’ai vingt-trois ans, aucun attachement particulier aux ascenseurs et la seule mélodie que je sache jouer est « Do ré mi la Perdrix ». Le spectacle d’improvisation des pianistes et compositeurs Jean-François Zygel et André Manoukian, aurait donc dû me laisser sur la touche. Voir deux prodiges se lancer des piques musicales et se taper mutuellement dans le dos de leurs mains de virtuoses me semblait un bon moyen de me rappeler que, même « Do ré mi la Perdrix », je ne le joue qu’à un doigt. Pourtant, j’ai aimé ce spectacle et m’y suis sentie à ma place. Comment ont-ils réussi à mettre leur duel à ma portée sans sacrifier leur talent ?

C’était la troisième fois que je voyais Jean-François Zygel sur scène, cette ébauche de familiarité m’a permis d’aborder ce spectacle plus curieuse qu’intimidée. Un nouvel élément venait néanmoins ébranler mon assurance : André Manoukian. L’introduction de cet adversaire avait fait jaillir une appréhension; avec deux talents pour une seule scène, le duel artistique se transformerait-il en concours de popularité ? En arrivant à Beausobre, j’ai traversé la route surchargée de voitures et imaginé la foule qui se densifiait. Je me demandais si Zygel et Manoukian n’allaient pas être tentés de se disputer non pas l’estime du public, mais son affection. Sans espérer voir les touches se rougir du sang des pianistes, prêts à tout pour faire forte impression, je craignais que la salle pleine ne se transforme en caisse de résonance flatteuse. Une heure et demi plus tard, je descendrais cette même route, rassurée, encore vibrante de leurs mélodies.

J’avais sous-estimé les duellistes en redoutant qu’ils ne s’improvisent clowns, quand ils voulaient seulement être des musiciens. Ils avaient doublé leur charisme pour mieux servir leur art, et non l’inverse. Ils disaient « Jean-Seb » pour Jean-Sébastien Bach et se chamaillaient pour un accord, comme si tout cela n’était qu’un jeu sans enjeu. Ils ont fait semblant de se disputer pour leur honneur, mais  c’est pour celui la musique qu’ils le faisaient. Elle était la muse et l’instrument, ils avaient passé leur vie à l’aimer et à essayer de la comprendre. Ce soir, ils nous présentaient leur bien-aimée.

Alors oui, ils ont glissé « Mozart » et « périnée » dans la même phrase, et le public a ri, moi la première. André Manoukian a fait des plaisanteries de petit coquin, invariablement accueillies par une moue de surprise du raisonnable Zygel. Comme on l’attendait d’eux, le jazzman a joué les attachants trublions et le pianiste classique s’est tenu bien droit, à l’aise dans son rôle de voix de la raison. Mais ils ne s’utilisaient pas l’un l’autre pour nous plaire. Ils se montraient une admiration, publique peut-être, joueuse certainement, mais aussi sincère. Ils trépignaient et se chahutaient, pas pour avoir la meilleure place, mais pour en créer une plus grande pour la musique.

Ils s’infiltraient dans un air célèbre, bondissaient dans son rythme pour mieux le déconstruire, puis le noircissaient d’accords mineurs. Assise au fin bord de mon siège, je guettais les mélodies, avec l‘impression  d’être capable moi aussi d’en inventer une. J’avais oublié mes goûts pop et le prestige de Zygel et de Manoukian. Ils ont raconté comment la première note appelle la deuxième, et comment toute la mélodie les suit naturellement. Pédagogues sans pédanterie, ils ont laissé le public comprendre, sans se barricader derrière du jargon, et lorsqu’ils ont fait monter plusieurs personnes du public sur scène, ils n’ont pas eu l’air de se sacrifier. Ils avaient ouvert leurs pianos et nous avaient laissés nous y tapir et tendre l’oreille, bienvenus dans le ventre de bois.

Inspirée par cette soirée d’humilité généreuse, j’ai décidé de moi aussi faire preuve de mansuétude et de conclure cette chronique en partageant avec vous mes talents de musicienne :

Do, ré, mi, la perdrix,

Mi, fa, sol, prend son vol,

Fa, mi, ré, dans un pré,

Mi, ré, do, au bord de l’eau.

 

Maintenant, à vos instruments.

Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres: « Messmer »

Messmer, cela fait bien longtemps que je connais son nom. Une vraie célébrité des milieux francophones, ce québécois a enchainé les spectacles, plateaux et émissions de télévision depuis plusieurs dizaines d’années et mercredi 19 décembre, il se déplaçait au Théâtre de Beausobre pour nous « fasciner ».
En effet, Messmer ne se décrit pas lui-même comme un « hypnotiseur » mais comme « fascinateur ». Déjà un premier élément provoquant mon scepticisme. L’hypnose m’a toujours fasciné, car pendant longtemps, je n’y croyais pas. Mais pourquoi autant de gens se disaient et se montraient « réceptifs » ? Un jour, ma mère m’a parlé de hypnothérapie, utilisée en psychothérapie, en pédiatrie, en obstétrique et même durant des anesthésies. Alors, je me suis renseignée et j’ai commencé à y croire. Ayant donc essayé plein de « tests de réceptivité » sur internet qui n’avait pas du tout marché, j’étais donc impatiente de voir si le fameux Messmer réussirait à m’hypnotiser.
Visiblement, je n’étais pas la seule. En arrivant au théâtre, ma mère, qui m’accompagnait, et moi-même étions stupéfaites de l’agitation palpable dans l’air. Sorte de frénésie qui semble se retrouver dans les sectes, où Messmer serait notre gourou. Etrange similarité qui ne quitta pas un coin de ma tête tout au long de la représentation et qui persiste encore aujourd’hui. Messmer entre en scène à la façon d’un showman américain des années 2000 : musique dramatique, flammes projetées sur certains écrans et, sur d’autres, une vidéo annonçant les exploits et l’arrivée du « grand fascinateur » sur scène. Cette mise en scène rajoutait à l’agitation ambiante avant même qu’une seule personne ne soit hypnotisée.
Après avoir donné quelques explications sur l’hypnose et sur son parcours professionnel, Messmer invite la salle à passer un test de réceptivité et demande à chacun de serrer ses mains au dessus de la tête. Dubitative et sur mes gardes devant cet homme qui m’apparaît comme un gourou, je reste curieuse de voir si je passerai ce test. Mains au dessus de la tête, j’exécute les demandes de Messmer, je serre mes mains de plus en plus fort jusqu’à ce que le fascinateur nous propose d’essayer les détacher. J’y arrive immédiatement. Pourtant, je vois plusieurs dizaines de personnes dans la salle qui n’y arrivent pas, et Messmer leur propose donc de monter sur scène.
Seulement une partie s’y rend et pourtant, la scène est quand même remplie. Le show continue, il hypnotisera plus de 30 personnes sur scène durant les deux heures de spectacle, leur demandant tour à tour de s’endormir, de danser le limbo ou encore de jouer en tant que Paul Stanley, fameux chanteur et guitariste de Kiss. Je commence à rentrer dans le spectacle, autant hilare qu’impressionnée par ce qui est en train de se passer sous mes yeux. Mais mes appréhensions sur l’éthique d’un spectacle d’hypnose reviennent à la surface très vite. Tout d’abord, le fascinateur choisit deux femmes qui expliquent avoir terriblement peur des araignées et des serpents, les endort et leur demande de trouver une clé dans un bol soit disant rempli d’araignées et de serpents (alors que celui-ci est en réalité rempli de collier en fleurs) au risque de rester bloquées dans la salle avec ces animaux. Les deux femmes, tremblantes de peur et les larmes aux yeux, s’exécutent. Et Messmer ne s’arrête pas là. Plus tard durant le spectacle, il suggère à une jeune femme que la chaise où elle est assise « l’amène au septième ciel ». Elle commence donc à se trémousser sur la chaise, à gémir et susurrer des « oui » à chaque question qui lui étaient posées. Là, la question du consentement commence à réellement me démanger.
En sortant de la salle, le moins que je puisse dire c’est que j’étais bouleversée et confuse. Est-ce que j’y crois réellement ? Si oui, crois-je à l’hypnose en spectacle? Et si c’est le cas, suis-je d’accord avec l’idée d’exposer des personnes qui n’accepteraient pas forcément de faire certaines choses sur scène si elles n’étaient « hypnotisées »? En quoi Messmer se différencie-t-il d’un gourou, dictant les comportements de personnes, leur faisant voir des choses imaginaires en les passant pour réelles par l’emprise mentale ?
En tout cas, le public morgien en est sorti bouche bée, comme à la sortie d’une expérience surnaturelle.
Nina Rast

Un regard parmi d’autres: Philippe Soltermann  » J’arriverai par l’ascenseur de 22h43″

Vendredi 6 décembre 2019, j’ai vu Hubert-Félix Thiéfaine au Théâtre de Beausobre. Quand je l’ai dit à mon amie, elle ne m’a pas crue. Elle s’est empressée
de rétorquer que c’était Philippe Soltermann à l’affiche ce soir-là et que Thiéfaine, lui, y était en 2016. Pourtant, moi, j’ai vu Hubert-Félix Thiéfaine. Je l’ai même
entendu chanter « petit matin 4.10 heure d’été ». Connaissez-vous cette chanson ? Elle me fait l’effet d’une recharge à 10’000 volts ou d’une résilience. Je ne peux
m’empêcher de l’écouter en l’écrivant. Ce soir-là, j’ai vu Hubert-Félix Thiéfaine. Il était si près de moi que j’aurais pu le toucher. J’aurais voulu le toucher, le serrer dans mes bras, l’embrasser, même si dégoulinant de sueur il était. Ce soir-là, j’ai pleuré mes angoisses et ma joie d’être en vie. Ce soir-là, Hubert-Félix Thiéfaine vibrait en Philippe Soltermann. Le talentueux Philippe Soltermann. Sa vulnérabilité est venue enlacer la mienne, son histoire reconnaître mon histoire,
sa folie allumer ma folie et son authenticité me convaincre. Merci Philippe, merci Hubert-Félix, merci Beausobre. Ce soir-là, je suis sortie du Théâtre différente,
émue et un peu plus vivante.
Pauline Peytregnet