Auteur : Jessica Tonetti

Un regard parmi d’autres: Ben et Arnaud Tsamère ensemble sur scène

Par centaines, les jeux de mots fusent à toute allure entre les deux protagonistes. Plus ou moins poétiques. Plus ou moins engagés. Toujours inattendus, ils rebondissant ici et là, avec une force de frappe stupéfiante et ce, tout au long des histoires loufoques que les deux humoristes sont venus nous conter.

Certains jeux de mots sont si subtils que seuls les plus avertis auront eu la délectation d’en sourire. D’autres si spéciaux, que j’ose avancer qu’ils n’ont pas fait l’unanimité au sein du public.

Qu’importe. Les jeux sont faits. Ce soir, Arnaud Tsamère et Ben (Cédric Ben Abdallah) ont tout osé. Tissant une toile d’humour délicieusement absurde sur laquelle repose leur univers singulier. Le duo d’humoriste se plait en journalistes tirant un portrait jubilatoire au tennis français, ou en enquêteurs sur le recrutement des hackers de la Migros. Ils excellent en voleurs d’iphones dépités face à une victime qui n’a qu’un smartphone en poche. Rejouant avec finesse les débats politiques du second tour, amplis de vide, ils vont même jusqu’à élaborer un congrès démographique des abeilles, qui préfèrent boire l’apéro plutôt que de sauver leur espèce. L’apéritif, impératif, se transforme alors en apérintif.

L’improvisation à toute épreuve des deux complices est à saluer. Osée et assumée, elle a le don de sublimer les sketchs qui s’enchaînent, apportant surprise, inattendu, et jeu avec le parterre. Arnaud Tsamère a particulièrement le don de lancer son sujet, le développant en confidences, puis d’improviser, et de balader le public à sa guise avec une facilité déconcertante. Même pour son compagnon de scène.

«Est-ce que l’on peut refaire un noir svp? Pour se concentrer ? », entend-on plusieurs fois dans un rire étouffé, les deux humoristes, eux-mêmes victimes de leur propre jeu d’hilarité. Des fous-rire complices qui font la part belle à la tendance du stand-up en solitaire.

Le tableau final offert à un public conquis s’est déroulé en allemand et dans un costume d’hyponosaure… Vous trouvez cela absurde ? Pas totalement. Derrière les quiproquos et jeux de mots, les deux acolytes portent avec réalisme un regard acéré sur une société et ses dérives comportementales. Subtilement, ou pas, les journalistes en prennent de leur grade, tous comme les pros de la cybersécurité, les écolos trompeurs, les metteurs en scène, et la langue de bois des politiciens.

Délirant, génial, décalé, animalier, absurde, hilarant, débile, les adjectifs lancés à la sortie du théâtre s’entrechoquent sans que jamais un n’emporte la définition de ce duo singulier.

 

Un regard parmi d’autres: “Venise n’est pas en Italie”

Venise n’est pas en Italie. Et c’est vrai. Le temps d’un soir, Venise était à Morges.
J’avais prévu le coup en lisant le livre d’Ivan Calbérac en amont, mais n’ai pas réussi à le terminer dans les temps. Ce que je n’avais pas prévu, c’est d’être aussi touchée par la pièce et le jeu de Thomas Solivérès qui incarne à lui seul tous les personnages. A tel point que je n’étais pas certaine d’être capable d’en écrire un article. L’alignement des mots « touchant », « remarquable », « poétique », « rempli d’émotions », et j’en passe, ne pouvant être qualifiés d’article.
Puis on reprend ses esprits et se remémore la pièce qui s’ouvre sur Emile, l’ado de 15 ans, jouant au ping-pong. Le moment-clé de sa première rencontre avec Pauline, jeune violoniste de son lycée dont il tombera amoureux malgré la différence sociale. Cette dernière l’invitera à Venise pour l’écouter jouer. Sans le savoir, cette partie de ping-pong sera bien le leitmotiv de notre retour à l’âge ado. Comme une balle de ping-pong, nous rebondirons de rires en larmes, d’introspection en souvenirs, le tout avec une énergie débordante et beaucoup de poésie.
Ne nous fions pas au titre, c’est bien au travers de son parcours initiatique jusqu’en Italie, qu’Emile va nous emmener, durant 1h15 et des poussières, dans un aller-retour Montargis-Venise énergique malgré la lenteur de la caravane et vivant grâce aux changements de décors simples mais efficaces. Sur ce chemin semé d’embûches, d’auto-tamponseuses et de contretemps, Emile devra faire face aux nombreuses ingratitudes de l’adolescence et prémices de la vie d’adulte, sans pour autant baisser les bras et tomber dans le piège de la niaiserie. Il partagera avec nous tous ces tiraillements, ces premières fois, ces déceptions qui font le propre de notre adolescence et nous ont construits.
Happée par le jeu, ce n’est qu’à la fin, le public, l’acclamant et se levant d’une traite à la seconde où la pièce se termina, que je compris que je n’étais pas la seule à avoir été conquise. Thomas Solivérès ému aux larmes, nous avec, il n’y avait rien d’autre à ajouter. Nous étions tous dans le même état.

Un regard parmi d’autres: Grand Corps Malade

Un an après la sortie de son Patients, Grand Corps Malade remonte sur la scène de Beausobre le sourire à la bouche. Ce sourire ne le quitte pas de tout le concert, et celui-ci est immédiatement contagieux.
Il commence par son titre, Plan B, qui est également le titre de son dernier et sixième album. Fabien Marsaud slame, mais il chante aussi, mais toujours en gardant une écriture si technique et si touchante. D’un coté, ses chansons résonnent comme des hymnes à la sérénité, mais d’un autre, Grand Corps Malade fait une profonde critique de la société moderne, des torts de l’être humain. La musique n’était pas son Plan A, mais son talent lyrique prouve que Grand Corps Malade a malgré tout trouvé sa voie. Les musiciens qui l’entourent, sont tout aussi talentueux. Entre la contrebasse, la guitare électrique, la batterie, mais aussi le guembri, un instrument d’origine guinéenne, j’ai envie de me lever pour danser… C’est vrai que je n’ai pas l’habitude de rester assise durant des concerts, mais Grand Corps Malade remédie finalement à ça. Pour ces dernières chansons, nous fait tous lever et chanter, et moi, je peux enfin danser !
Nina Rast

Un regard parmi d’autres : Le Fils

Auparavant souriant, le voilà triste, angoissé en quasi permanence. Nicolas, 17 ans, ne va même plus en cours, n’écoute pas ce qu’on lui dit et lance tantôt des regards haineux. Sa mère, chez qui il vit, ne gère plus la situation. Appel au secours au père qui, lui, a refait sa vie et partage désormais son quotidien avec sa nouvelle femme et un bébé. De par un divorce culpabilisant – et donc prêt à tout pour offrir à Nicolas un nouveau départ – il accepte d’accueillir celui qui désire quitter le domicile familial.

A travers une scénographie de parois coulissantes poétique et à coup de mélodies larmoyantes, on assiste à l’histoire de ces protagonistes, chez l’une, chez l’autre, à travers l’un, à travers l’autre. Anne, mère triste, dépassée et abandonnée. Pierre, avocat pressé qui pense que tout ira bien, toujours. Sofia, belle-mère fatiguée, délaissée, pourtant compréhensive. Et Nicolas, adolescent, centre de l’attention, pour qui la vie n’a plus aucun intérêt.

Même s’il lui arrive parfois de sourire, il se sent incompris au point de franchir le pas. Une première tentative de suicide qui l’envoie à l’hôpital où tous s’accordent à dire que le jeune est fragile. Mais que peut-on faire face à des parents aveuglés ? Face à l’obstination et au « tout ira bien » ?

Si certains versent une larme, d’autres – à mon image – restent de marbre: il demeure cette sensation d’assister à du théâtre de boulevard, version dramatique bourgeois. Intéressant certes, mais surjoué. Plus l’histoire avance, plus les longueurs et ce sentiment que tout semble téléphoné prennent le pas sur les quelques instants forts et précieux qui nous sont offerts. Il y aura fort heureusement ce twist final, ascenseur émotionnel bien loin du prévisible, qui permettra à tout un chacun de réfléchir, par delà les portes du théâtre, à sa manière d’agir, de réagir face à de telles situations.

Aude Haenni

Un regard parmi d’autres: Jacques Gamblin – Je parle à un homme qui ne tient pas en place

17 janvier 2014. Il y a Jacques Gamblin, derrière l’écran de son ordinateur. Et il y a Thomas Coville, qui tente un record du monde à voile.

Le premier écrit au second. Jour après jour. 18, 19, 20, 21, 22 janvier… La correspondance semble désespérément prendre la forme d’un monologue.

Comme nouvelles de l’extérieur, le spectateur suit sur l’écran géant un point jaune se déplaçant sur la carte du monde, soit la représentation d’un homme uniquement présent sur les mers.

Entre cours de tango, salles de théâtre pleines et reblochon du soir, Jacques Gamblin, lui, raconte sa vie, joue, danse, lance des clins d’œil à la salle. Tout en prenant des nouvelles de Thomas Coville, traçant des parallèles entre leur quotidien. Le quotidien de deux hommes qui ne tiennent pas en place.

La mappemonde traversant le jour et la nuit devient eaux mouvantes. Les images plongent Beausobre dans une réalité, celle de la solitude d’un navigateur. Puis arrive Hélène, la Sainte, la tempête, qui force à l’abandon. Jacques doit trouver les mots, continuer à l’encourager. Ose aborder la surévaluation, et même l’échec que l’on devrait somme toute considérer comme « la victoire à l’envers ».

« Ce que tu m’as écrit m’a sans doute transformé à jamais. »

La réponse de Thomas viendra enfin. Forte et poignante.

Bien que le retour sur terre soit agressif pour le spectateur, tant visuellement que sonore, c’est ce fameux point jaune, fil rouge de l’histoire, lien entre ces deux compères, qui deviendra le point final de ce seul en scène. Une première étreinte, loin des remous. Mais couverte d’applaudissements.

 

Un regard parmi d’autres : Du vent dans la tête

La compagnie Bouffou Théâtre nous ramène sur les bancs d’école avec son spectacle « Du vent dans la tête ». Le décor nous immerge dans une salle de classe, avec de vieux pupitres et un tableau noir sur lequel est écrite la date du jour. Une petite cloche retentit et annonce le début du spectacle et d’une drôle de récréation…

Deux artistes, écoliers pour l’heure, font vivre cette école improvisée qui changera de nombreuses fois de décors et dont les recoins réservent bien des surprises. L’un deux nous explique comment il vivait ses années d’écoles : l’attitude qu’il avait, le cœur qu’il y mettait. Il nous présente ensuite « Hess », sa marionnette aux trous dans la tête. On comprend ensuite que ces derniers l’empêchent de garder en mémoires ses leçons de classe. C’est ensuite que nous faisons la connaissance de Nath, autre marionnette tenue à bout de bras par une autre artiste. On comprend que les deux marionnettes sont amies et bien différentes l’une de l’autre. Tout comme leur propriétaire. Nath a des bouchons dans ses trous dans la tête et une tendance à avoir réponse à tout. Hess, quand à lui, est plutôt rêveur et tête en l’air.

On suit les échanges et les aventures des deux amis. Des voyages improvisés, tantôt sur la mer, tantôt dans les airs, sur de nombreux jouets anciens, nous évadent. Des mélodies, faites de banjo et de percussions, accompagnent ces joyeuses routes. Leur but : trouver le bonnet de Hess, un bonnet d’âne.

Des images de mon enfance apparaissent lorsqu’un des artistes fait de la soupe-à-tout avec l’aide d’une des marionnettes. Un peu de terre, du sable, quelques fleurs du jardin et la soupe est prête. Qui, étant enfant, n’a jamais fait de la soupe-à-tout ?

Dans la salle, chacun d’entre nous est silencieux, attentif, comme captivé, emmené dans l’univers riche qui nous est proposé. Mon enfant intérieur est émerveillé par ce monde imaginaire et l’adulte que je suis sourit des jeux de mots à la pelle dont regorgent les textes. Les nombreuses mimiques des deux artistes font rire. Ceux-là se plaisent, par moments, à jouer l’extension de leur marionnette. On ne sait donc plus qui est la marionnette de qui, où est l’adulte et qui est l’écolier.

La petite cloche retentit et annonce la fin du spectacle… et de la récréation. Je sors de la salle avec mon amie, bras dessus – bras dessous, avec l’envie que la pause se poursuive pour pouvoir encore rêver un peu de voyages et de jeux. Suivre cette aventure nous a fait du bien. Nous avons toutes deux été touchées par les messages bienveillants amenés par les artistes, lorsque ceux-ci nous souhaitent de « bien grandir » ou nous rappelle qu’ « être un âne, des fois, c’est pas bête ». On comprend aussi la force que peuvent être les différentes facultés de chacun-e et l’importance d’en parler.

 

Un regard parmi d’autres: Vincent Dedienne « Fou de Vincent »

« Comment j’aime Vincent : prêt à m’ouvrir la poitrine pour poser mon cœur à ses pieds. »

Cette phrase apparaît, la lecture continue mais mon cœur s’arrête.

Vincent Dedienne nous propose une relecture intense du texte  d’Hervé Guibert, Fou de Vincent. Hervé Guibert est un auteur cru et son écriture dans Fou de Vincent en est exemplaire, mêlant l’érotisme, à l’humour, à l’amour. Vincent Dedienne, lui, nous le récite, comme le chroniqueur comédien qu’il est, en apaisant la douleur par sa légèreté et son ton espiègle.

Il raconte l’histoire destructrice entre Hervé et le jeune Vincent. L’amour qui les lie ne semble pas réciproque, mais il est si puissant qu’Hervé pourrait s’en arracher le cœur pour l’offrir à son amant. Il raconte ses rendez-vous occasionnels avec Vincent, où il dévoile sa vie la plus intime, de façon crue et impudique. Des spectateurs sortent de la salle. Il continue à raconter, et mon envie de l’écouter redouble. « On a joui ensemble ; n’était-ce pas la première fois ? » Il raconte leurs relations sexuelles, en détail. D’autres spectateurs sortent. Et moi, je me concentre pour ne pas rater un mot. Le texte est obscène, choquant, mais Vincent Dedienne maitrise cette indécence. Le comédien réussit à nous faire rire tout en nous faisant ressentir la misère que ressent Hervé dans cette relation amoureuse profondément toxique et bouleversante.

Je n’avais jamais lu Hervé Guibert, et Vincent Dedienne a réussi à nous transmettre sa passion pour cet auteur et son œuvre que je ne peux attendre de découvrir.

Un regard parmi d’autres: Cie 3e étage

Des dérèglements envoûtants

Dimanche en fin d’après-midi à Morges, les plus talentueux solistes et étoiles de l’Opéra de Paris ont déréglé le public ébahi de Beausobre. Menés par l’enfant-terrible François Alu fixé à des ressorts, ce furent 100 minutes d’envoutement total.

Après Désordres, Samuel Murez dérègle, détourne, démembre, décrypte et déroute les codes et le monde fermé de la danse classique. Le tout avec une maîtrise parfaite de la technique.

La scène s’ouvre sur un trio qui semble répéter ses pas de 3, un peu à la manière des coqs dans un poulailler cherchant à impressionner la jeune et jolie danseuse qu’ils malmènent quelque peu dans leurs portés. D’entrée de jeu, pour celles et ceux qui ne connaissaient pas la maison, on cerne ce qui va nous tomber dessus. La danse classique ne se résume pas à des jeunes filles en tutu sur pointes et des éphèbes en collants moulants, elle peut aussi faire rire et savoir en rire.

Ce fut le deuxième tableau qui me captiva particulièrement. Un personnage singulier, inquiétant mais attachant, sorti tout droit d’un film de Tim Burton, nous plonge dans un univers à la fois fascinant et déroutant. Aussi romantique que cruel, intense et violent, ce maître de cérémonie burtonnien malmène, tord/ture avec cynisme ses deux danseurs à l’histoire d’amour passionnée et passionnelle dont je tairai la fin. Une interprétation à couper le souffle sans parler de la technique irréprochable des trois danseurs.

Pour la seconde partie, on repart sur du plus léger comme la revisite du plus fameux quadrille du Lac des cygnes, en passant par des cours de danse tournés en dérision qui nous permettent d’arriver au même constat : nous avons tous souffert des mêmes remarques quelque peu désobligeantes de nos professeurs de danse, qui ont leur comptage de pas bien à eux. 5, 6, 7 eeeet 8 ! On en profite aussi pour un peu d’introspection et de réflexion avec un pas de deux splendide, interrompu par une constatation virtuelle, this piece is boring, it serves no purposes. Mais l’art doit il vraiment avoir un but… ?

Sans oublier l’apothéose avec l’interprétation ô combien virtuose des Bourgeois de Brel par François Alu. Fan inconditionnelle de Béjart qui a donné ses lettres de noblesse à Brel et Barbara, je l’attendais au tournant, si l’on peut dire. Il fut difficile de ne pas faire une standing ovation à Monsieur Alu dès le dernier « con ».

S’adressant aussi bien aux afficionados qu’aux novices, cette compagnie et leur(s) spectacle(s) sont, à mon sens, le meilleur moyen pour faire découvrir la danse classique aux quelques réticents en leur montrant qu’un ballet peut  être drôle, captivant et nous transporter dans un univers fantastique. Ce n’est pas facile de faire preuve d’autodérision, sans tomber dans la moquerie facile et gratuite, le tout avec décontraction, élégance et intensité. On y retrouve ici le mélange absolument unique d’excellence et d’humour, de technique et d’inventivité, de classicisme et de modernité qui fait la marque de fabrique de 3e étage

Un regard parmi d’autres: “Les Amis” de Brigitte Rosset et Frédéric Recrosio

Brigitte Rosset et Frédéric Recrosio… Si vous venez de la région lémanique, ces noms devraient vous dire quelque chose. En effet, ils viennent « de par chez nous », on les croise au marché du coin et surtout, ils ont fait rire sur les planches. On les attendait avec impatience ce soir-là pour la présentation de leur nouveau spectacle : Les Amis.

Scène vide, les voilà qu’ils entrent en discutant, comme s’il n’y avait qu’eux dans la salle. On comprend dès lors qu’ils vont nous partager un peu de leur intimité. C’est eux-mêmes qui amènent et posent le décor : un tapis rouge qu’ils s’empressent de dérouler pour parader tout sourire et un simple chariot contenant une machine à café et de la nourriture prévue pour une dégustation drôlissime teintée de chantage émotionnel.

En premier lieu, les deux acolytes nous présentent le lien qui les unit et nous souhaitent la bienvenue dans leur amitié. On va partager leur complicité, leur douceur, mais aussi leurs engueulades, leurs coups de gueule, leurs tristesses. Le fil conducteur est tissé d’histoires courtes et d’autres plus longues, en liens avec leurs amis ou leur façon d’être amis. On peut se reconnaître, voir des visages, se rappeler des situations. On sourit aussi de quelques vérités sur l’amitié… « Si on n’était pas copains d’enfance, on ne serait pas copain du tout ! ».

Le texte est ficelé de façon à ce que l’on comprenne que l’un apporte à l’autre par sa différence, son enthousiasme, sa folie, sa gourmandise, ses envies. Brigitte est prête à mettre du kirsch dans son vin et du pâté dans sa bouche. Frédéric est prêt à se lâcher la grappe pour suivre Brigitte dans ses folies. On découvre aussi ce message puissant que souvent, on reproche aux autres ce que nous portons aussi en nous, quand les deux Amis qui se chantent Ramona. Une chorégraphie, me faisant penser à des jeux d’enfants, m’a rappelé cette part importante dans l’amitié : la légèreté. Les nombreux clins d’œil à nos traditions, à nos produits locaux (le kirsch pour soigner les vaches fiévreuses, le pâté de chez Mr. Chanson, la farine du Moulin de Sévery) m’ont rappelé d’où je viens.

J’ai adoré le mélange de ces deux personnalités bien marquées, ces deux tempéraments différents, reliés par un doux je-ne-sais-quoi qu’ils nous ont partagé avec amour, humour et sincérité. J’ai aussi été touchée par les histoires amères, glissées entre deux rires et touchant le cœur, ces histoires sur nos amis qui souffrent ou ont souffert.

En somme, il est toujours possible de trouver quelque chose à redire d’un nouveau spectacle, d’une telle proposition d’approche de l’amitié : trop si, pas assez cela, peut-être un peu… Tout comme on pourrait toujours trouver quelque chose à redire de quelqu’un : trop comme ça, pas suffisamment si, certainement beaucoup… Heureusement que ce texte se veut être une chronique et non une critique car je n’aurais pas envie de leur reprocher quoi que ce soit de ce soir-là. L’amitié, la vraie, ne nous invite-t-elle pas à cela ? Accepter l’autre tout entier, soit l’aimer sans condition ? Lui dire ce que l’on pense, avec les moyens que l’on a ? Pardonner et laisser l’Autre libre, tout comme Frédéric pardonnerait à Brigitte qu’elle ne vienne pas le voir s’il était à l’hôpital ? Une belle leçon de la part de ces deux amis francs, authentiques et généreux.

Pauline Peytregnet

Un regard parmi d’autres : Machine de cirque

Machine de Cirque est un spectacle comme j’aime en voir car poésie, frissons, tendresse et ébahissement en sont les ingrédients principaux.

Des thématiques politiques et actuelles y sont élégamment effleurées : selfies-ego, le corps-objet, les hommes entre hommes, accélération constante et irrémédiable du rythme de notre 21ème siècle, gestion de crise…

Une collaboration entre les artistes, soulignée des gestes nécessaires à leur discipline, est mise en exergue et magnifiée pour notre plus grand plaisir.

Un musicien tisseur de monde note à note et des acrobates qui font vibrer sont également de la partie.

Cuche & Barbezat, associés à cette troupe de cirque québécoise talentueuse, font rire aux éclats plus d’une personne dans la salle. On salue et on apprécie les cascades d’un des deux romands. Drôle à la manière du « j’en fais des tonnes » avec une bonne dose d’autodérision, il y a de quoi se rafraîchir le cœur sans manière aucune.

Une qualité de spectacle démentielle. Le décor fait d’acier et d’objets détournés de leur sens et de leur finalité rappelle les fantastiques constructions de Tinguely.

Ceux qui aiment Cuche et Barbezat et le Cirque avec un grand « C » étaient à la bonne adresse ce soir-là. Que d’émotions… la vie en somme. « Eh mais oui hein ! ».