Auteur : Jessica Tonetti

Un regard parmi d’autres: “Les Amis” de Brigitte Rosset et Frédéric Recrosio

Brigitte Rosset et Frédéric Recrosio… Si vous venez de la région lémanique, ces noms devraient vous dire quelque chose. En effet, ils viennent « de par chez nous », on les croise au marché du coin et surtout, ils ont fait rire sur les planches. On les attendait avec impatience ce soir-là pour la présentation de leur nouveau spectacle : Les Amis.

Scène vide, les voilà qu’ils entrent en discutant, comme s’il n’y avait qu’eux dans la salle. On comprend dès lors qu’ils vont nous partager un peu de leur intimité. C’est eux-mêmes qui amènent et posent le décor : un tapis rouge qu’ils s’empressent de dérouler pour parader tout sourire et un simple chariot contenant une machine à café et de la nourriture prévue pour une dégustation drôlissime teintée de chantage émotionnel.

En premier lieu, les deux acolytes nous présentent le lien qui les unit et nous souhaitent la bienvenue dans leur amitié. On va partager leur complicité, leur douceur, mais aussi leurs engueulades, leurs coups de gueule, leurs tristesses. Le fil conducteur est tissé d’histoires courtes et d’autres plus longues, en liens avec leurs amis ou leur façon d’être amis. On peut se reconnaître, voir des visages, se rappeler des situations. On sourit aussi de quelques vérités sur l’amitié… « Si on n’était pas copains d’enfance, on ne serait pas copain du tout ! ».

Le texte est ficelé de façon à ce que l’on comprenne que l’un apporte à l’autre par sa différence, son enthousiasme, sa folie, sa gourmandise, ses envies. Brigitte est prête à mettre du kirsch dans son vin et du pâté dans sa bouche. Frédéric est prêt à se lâcher la grappe pour suivre Brigitte dans ses folies. On découvre aussi ce message puissant que souvent, on reproche aux autres ce que nous portons aussi en nous, quand les deux Amis qui se chantent Ramona. Une chorégraphie, me faisant penser à des jeux d’enfants, m’a rappelé cette part importante dans l’amitié : la légèreté. Les nombreux clins d’œil à nos traditions, à nos produits locaux (le kirsch pour soigner les vaches fiévreuses, le pâté de chez Mr. Chanson, la farine du Moulin de Sévery) m’ont rappelé d’où je viens.

J’ai adoré le mélange de ces deux personnalités bien marquées, ces deux tempéraments différents, reliés par un doux je-ne-sais-quoi qu’ils nous ont partagé avec amour, humour et sincérité. J’ai aussi été touchée par les histoires amères, glissées entre deux rires et touchant le cœur, ces histoires sur nos amis qui souffrent ou ont souffert.

En somme, il est toujours possible de trouver quelque chose à redire d’un nouveau spectacle, d’une telle proposition d’approche de l’amitié : trop si, pas assez cela, peut-être un peu… Tout comme on pourrait toujours trouver quelque chose à redire de quelqu’un : trop comme ça, pas suffisamment si, certainement beaucoup… Heureusement que ce texte se veut être une chronique et non une critique car je n’aurais pas envie de leur reprocher quoi que ce soit de ce soir-là. L’amitié, la vraie, ne nous invite-t-elle pas à cela ? Accepter l’autre tout entier, soit l’aimer sans condition ? Lui dire ce que l’on pense, avec les moyens que l’on a ? Pardonner et laisser l’Autre libre, tout comme Frédéric pardonnerait à Brigitte qu’elle ne vienne pas le voir s’il était à l’hôpital ? Une belle leçon de la part de ces deux amis francs, authentiques et généreux.

Pauline Peytregnet

Un regard parmi d’autres : Machine de cirque

Machine de Cirque est un spectacle comme j’aime en voir car poésie, frissons, tendresse et ébahissement en sont les ingrédients principaux.

Des thématiques politiques et actuelles y sont élégamment effleurées : selfies-ego, le corps-objet, les hommes entre hommes, accélération constante et irrémédiable du rythme de notre 21ème siècle, gestion de crise…

Une collaboration entre les artistes, soulignée des gestes nécessaires à leur discipline, est mise en exergue et magnifiée pour notre plus grand plaisir.

Un musicien tisseur de monde note à note et des acrobates qui font vibrer sont également de la partie.

Cuche & Barbezat, associés à cette troupe de cirque québécoise talentueuse, font rire aux éclats plus d’une personne dans la salle. On salue et on apprécie les cascades d’un des deux romands. Drôle à la manière du « j’en fais des tonnes » avec une bonne dose d’autodérision, il y a de quoi se rafraîchir le cœur sans manière aucune.

Une qualité de spectacle démentielle. Le décor fait d’acier et d’objets détournés de leur sens et de leur finalité rappelle les fantastiques constructions de Tinguely.

Ceux qui aiment Cuche et Barbezat et le Cirque avec un grand « C » étaient à la bonne adresse ce soir-là. Que d’émotions… la vie en somme. « Eh mais oui hein ! ».

Un regard parmi d’autres : vous n’aurez pas ma haine

Cher Antoine Leiris, Cher Raphaël Personnaz,

Aujourd’hui, c’est à vous que je m’adresse, car ce sont les mots déchirants écrits par un père de famille, et l’interprétation précise et désarmante d’un comédien, qui ont, ensemble, su m’éblouir.

Je pourrais écrire…

-Sur la scène, des chaises métalliques vides sur lesquelles Hélène Muyal-Leiris et les victimes du Bataclan ne prendront plus jamais place. Sur le mur, les dates et les heures défilent au gré du récit d’un père qui tente de composer avec un quotidien meurtri. Dans la tête, l’image d’un petit garçon de 17 mois pour qui les souvenirs de sa maman deviennent un jeu de devinettes. A gauche, un voile blanc cache une pianiste, qui dialogue habilement avec une leçon de résistance et de vie…

Soit.

Commenter haut et fort. Délivrer mon regard. Soigner ma prose. L’exercice semble perdre son sens face au sentiment indélébile que vous m’avez offert.

A la place de l’habituelle chronique, je préfère donc vous adresser cette brève missive.

A la place des bavardages maladroits, un télégramme suffira.

Eblouissement. Force. Sobriété. Pudeur. Délicatesse. Bouleversement. Justesse. Résistance. Le cœur serré. Mais léger.

Cher Antoine, cher Raphaël, lorsque vous avez couché sur un livre et déclaré sur la scène : « vous n’aurez pas ma haine », le public de Beausobre s’est tu.

Les non-dits sont restés dans la salle, comme dans votre salon, lorsque les policiers vous ont annoncé la mort d’Hélène. Les larmes ont hésité au coin des yeux, car, nous aussi, nous voulons leur faire l’affront d’un bonheur intouchable. A la place de celle ou celui qui nous a accompagné au théâtre, s’est installé un vertige de solitude, en imaginant déclarer à son enfant: « il n’y a que moi ». Les applaudissements ont suivi le silence. Ils n’étaient sûrement pas à la hauteur du talent desservi ce soir-là.

Mais n’ayez crainte. J’applique vos conseils à la lettre.

Eblouie par votre récit je n’ai pas eu envie de pousser les portes du théâtre et de revenir à la vie, parfois écœurante, qui grouille au dehors. Et pourtant… à l’image de la lueur d’espoir et de douceur qui résonne en vous, je sais bien que la vie doit continuer. Malgré tout.

 

Marine Humbert

UN REGARD PARMI D’AUTRES : PILETTA REMIX

Piletta est une petite fille dont l’inconscient regorge de vie. Un soir, elle s’endort avec le tourment d’une grave discussion entendue par mégarde et ses rêves l’emportent dans un univers bien étrange. On y découvre des personnages fantastiques, des courses contre la montre, des questionnements d’enfants. Elle décide de partager au monde cette nuit abracadabrante avec l’aide de quatre artistes. L’un d’eux m’a soufflé qu’ils l’ont contée plus de 250 fois dans 3 pays différents. Par chance, ce soir c’est au Théâtre de Beausobre qu’ils ont posé leurs valises.

Sous forme de pièce de théâtre radiophonique, Piletta ReMix est un spectacle de notre temps bien qu’il rappelle aux plus âgés les livres audio du début des années 50. Les casques que l’on reçoit en entrant dans la salle de spectacle brillent de modernité et la qualité du son est surprenante. De plus, ce système d’écoute permet une spatialisation sonore qui favorise un sentiment d’immersion dans l’univers proposé. En effet, on appréhende la position dans l’espace des sources sonores : on entend les pas de Piletta tantôt s’éloigner, tantôt se rapprocher et des voix aux intonations marquées nous viennent de toutes parts comme si nous en étions cernés.

Le rythme du voyage est plutôt soutenu et l’on partage les joies mais aussi les peines et les peurs de Piletta. Ses quatre amis, présents sur scène, tapent, frottent, grattent, secouent de nombreux objets insolites ; élastiques, ballons, tasses ou cuillères deviennent de vrais instruments de musique. Des sons, sortant de machines électroniques, agrémentés de cantilènes chantées par les artistes rajoutent également des couleurs à l’histoire contée.

L’expérience « Piletta ReMix » est comparable à un voyage extraordinaire au pays des rêves enfantins, questionnant aussi l’adulte et sa responsabilité par rapport aux peurs des enfants. Le fait d’être coupés des bruits extérieurs et plongés dans l’obscurité donne la sensation d’être dans une bulle et permet l’évasion dans notre propre imaginaire : créer les décors, dessiner des paysages, apercevoir un visage… Dans tous cas, petits ou grands, peurs ou pas, on se laisse porter par la douce voix de Piletta.

Un regard parmi d’autres : En attendant Bojangles

« Le temps d’un cocktail, d’une danse, une femme folle chapeautée d’ailes, m’avait rendu fou d’elle en m’invitant à partager sa démence. »
Adapter un roman best-seller comme celui d’Olivier Bourdeaut n’est pas une sinécure, mais c’est avec une grande maîtrise et beaucoup de sensibilité que Victoire Berger-Perrin a relevé ce défi, nous invitant à, nous aussi, partager cette démence.
Dès les premières minutes, le ton est donné : la folie est au cœur de l’histoire, et provoquera autant de joie que de tristesse, d’espoir que de doute, de rire que de pleurs.
La fête, ou « la fiesta » comme la désigne le fils, règne sur le quotidien de cette famille rythmé par la mélodie de Mister Bojangles de Nina Simone. Hortense, Pauline ou Elsa, cette femme exigeant chaque jour de se faire nommer différemment entraîne son mari et son fils dans une vie fabuleuse et insensée. Leur appartement à Paris mais aussi dans leur « château » en Espagne, où parade Mademoiselle Superfétatoire, une grue d’Afrique apprivoisée, est constamment rempli d’invités hors du commun, tel que le sénateur surnommé « l’Ordure ». Mais cette vie d’excès ne peut durer éternellement. Un jour vient où le réalité ne peut plus être rejetée, la fête ne peut plus continuer.
Père et fils racontent alternativement leurs souvenirs extraordinaires et leur présent malheureux avec la femme qui a fait de leur vie une histoire magique. L’amour littéralement fou entre ce couple laissera finalement un orphelin forcé à se confronter à la réalité d’une vie sans ses parents.
« J’allais pouvoir répondre à une question que je me posais tout le temps. Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents ? »
La pièce finement interprétée par Anne Charrier, Didier Brice et Victor Boulenger traduit la profonde complexité de ces personnages, et l’univers tout à fait unique du roman. En attendant Bojangles nous fait vivre cette histoire merveilleuse dont on ne peut ressortir que bouleversés.

Un regard parmi d’autres : Asaf Avidan

La salle est comble, impatiente. Le trentenaire tout de noir vêtu monte sur scène, seul, adresse un simple geste au public, agrippe l’une de ses guitares et démarre ce concert fort attendu en ce début de saison. Quatre, cinq titres s’enchaînent. La lumière froide éclaire le chanteur introverti assis, aux paupières régulièrement fermées.

Face à cette non-communication autant physique que verbale, je m’imagine rapidement être transportée sous un porche, au milieu du désert, à écouter l’homme sur son rocking chair, au timbre unique, changeant, grisant. Ce soir, à Beausobre, Asaf Avidan ne semble pas être venu pour l’entertainment mais bien pour nous conter des histoires. Et l’atmosphère est belle.

Il aura fallu une mélodie entraînante et des applaudissements rythmés pour que l’on aperçoive enfin un sourire franc du principal intéressé. Le chanteur se livre alors. «I was in a good mood, now I’m depressed», lance-t-il d’un ton jovial. S’ensuit une discussion sur l’archéologie de l’émotion de l’être humain, sur la colère nourrie d’espoir, sur le pourquoi de la jalousie. Retour sur quelques morceaux blues folk, frôlant une fois ou deux la démonstration, inutile. L’incursion orientale électronique bidouillée à la guitare et au looper est exécutée avec talent. L’artiste semble possédé. Voire même «crazy», comme l’aura crié une des spectatrices dans la salle. De quoi clore une première partie sur une standing-ovation de rigueur.

«Usually, when you go back home, you say you’ve seen a good concert. But I hope you’ll be depressed!» Bien loin de ce qu’ont pu nous habituer une majorité de groupes, Asaf Avidan terminera ainsi sa représentation sur des notes de peur, de tristesse, de solitude, sur un discours d’acceptation de ces sentiments.

Certes, nous mourrons tous un jour, mais ce soir, bien qu’il l’ait espéré, nous ne rentrerons pas déprimés. Loin de là. Car il ne fait aucun doute que la spontanéité, la fragilité – fortement ressentie – et cette voix si particulière auront charmé.

Un regard parmi d’autres : la Coupe du Monde de Catch-Impro 2018

5,4,3,2,1, Impro! lance d’une voix le public de Beausobre. Un cri à l’unisson pour lancer le premier match de la Coupe du Monde de Catch-Impro professionnel. Face à lui, un ring  fermé sur trois côtés par des cordes, deux équipes de deux improvisateurs qui s’affrontent sur des thèmes qu’ils découvrent à l’instant, et qu’ils devront interpréter de la meilleure façon pour décrocher le vote du public. Un public un peu timide, il est vrai face aux premiers échanges des équipes professionnelles venant de Belgique, de France, du Québec et de Suisse, mais qui s’enflamme crescendo au fil d’un jeu pertinent et singulier ainsi qu’à une exceptionnelle Maîtresse de Cérémonie, l’extravagante Catherine d’Oex, qui oscille entre mots d’esprit et mots de corps, mais toujours de bon ton. Ses encouragements tranchent net avec un arbitre de cérémonie, sévère et délicieusement sarcastique, mais genevois malgré lui, que le public vaudois prendra donc plaisir à huer tout au long de la soirée, tradition d’improvisation oblige.

 

A l’occasion de cette quatrième édition du mondial de catch qui a lieu pour la première fois à Beausobre, de nouveaux visages se sont mêlés aux habitués parmi le public. L’improvisation semble gagner ses lettres de noblesses en accédant à une scène de théâtre, tandis qu’une union revigorante s’opère en son parterre.

 

De sa place, on peut tirer les ficelles du jeu d’improvisation qui s’opère devant soi. Car c’est le public seul qui décide du sort des équipes, et du vainqueur de cette coupe du monde. Armé de sa pancarte, à double face, on choisit l’issue du match, et on se permet d’imposer aussi de temps à autre le thème de l’improvisation. Pour le lieu, ce sera une pharmacie. «Un théâtre », lance un jeune homme, rapidement moqué par l’arbitre pour son originalité renversante. C’est la fille qui gagnera l’issue de la bataille, armée d’un stylo à bille. Une enfant décide des positions que devront tenir les improvisateurs durant leur match. Le dernier numéro de son téléphone impose le nombre de personnages que l’équipe devra jouer sur scène. Tant d’impulsions à double tranchant dont les équipes devront se jouer. On vote côté rouge car le joueur sait être original. Puis on vote blanc, tellement on a ri, pour le bon mot, la bonne posture, la situation cocasse, la grimace, ou pour son pays, on ne sait plus trop. Une chose est sûre: la rapidité d’échange entre ces professionnels qui rivalisent d’ingéniosité, mais jouent toujours ensemble, et sans filet, est à saluer.

 

Des belges Barbie et Ken, des coureuses des bois du Québec, des nobles de France, c’est finalement « Die zwö luchtige vo’ Neueburg » « Les deux rigolos de Neuchâtel », l’équipe suisse de choc qui a remporté la Coupe du Monde de Catch-Impro 2018 tout en efficacité. Carlos Henriquez et Noël Antonini en sont d’ailleurs les initiateurs.

 

Les portes du théâtre refermées, on en ressort satisfait, diverti, admiratif même, mais aussi inspiré. A l’image de ces catcheurs de l’humour, devrions-nous, nous aussi, pousser les limites de l’improvisation dans notre propre vie? Toujours rebondir. Davantage jouer avec les mots et l’esprit. Passer un peu moins de temps à analyser. Ne pas toujours se freiner. Et laisser cours à l’improvisation pour soi et pour les autres. 5,4,3,2,1 Impro ?

 

Un regard parmi d’autres, “Cirque Le Roux”

L’envie viendrait-elle à quelqu’un de demander à Lolita Costet si elle a déjà fait du toboggan sur les dos d’une brochette de collègues, dans un boudoir années (30 au milieu duquel se dressait un mât chinois… elle répondrait oui. Cette artiste circassienne fait partie de la compagnie du Cirque Leroux, dont la première production « The Elefant in the Room », a régalé Beausobre la mois dernier.
Comme sorties d’une malle aux trésors, les bonnes trouvailles se sont répandues sur la scène; décor transformiste et quatuor de protagonistes multi-talents. Parmi les spectacles de cirque passés par Beausobre et sous mes yeux, l’originalité est la norme, et c’est tant mieux. Ce spectacle vintage n’a pas fait exception à la règle : chaque détail était pensé pour stimuler notre imaginaire rabougri après une journée de labeur. Les tableaux changeaient au fur et à mesure que l’intrigue se révélait, dévoilant sa noirceur dans le dos des personnages. À leurs jambes de chair et d’os ont soudain été substituées des membres de mannequin de plastique à escalader, tels des nouveaux camarades de cirque. Enfin les acrobaties, loin de se contenter d’être époustouflantes, ont fait voler xx en éclats.
Le comique de répétition a fonctionné sur la salle comble, qui a volontiers souri aux « trébuchades » du majordome obséquieux et aux onomatopées perçantes de la mariée hystérique. Cependant, hors du chapiteau, l’amusant, et même l’impressionnant, suffisent rarement. Ici, l’histoire servait de trame de fond, nourrissant les farces et les sauts, quand il aurait sûrement été plus intéressant de voir ces derniers mis au service de la narration. Esquissée avec une certaine urgence, l’histoire du mariage raté et du poison volé a passé presque inaperçue. Dommage, quand on voit quelles merveilles d’inventivité peut receler la compagnie Belgo-québécoise.
Sans être tout à fait parvenu à choisir son camp entre l’atmosphère romanesque, l’humour, et la prouesse technique, « The Elefant in the Room » est néanmoins indéniablement un beau spectacle. Quelle que soit notre relation avec le cirque ou le théâtre, notre âge ou notre état de fatigue, il vaut le détour, tant visuellement que pour l’originalité dont il fait preuve à tous niveaux. Après y avoir goûté, il reste sur notre langue la saveur unique du Cirque Leroux, dont on attend avec impatience de gouter la prochaine mixture.
Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres « Le Fric » avec Vincent Kucholl et Vincent Veillon

Renversant les règles de bienséance établies dans l’Helvétie, Vincent Kucholl et Vincent Veillon ont osé évoquer, triturer, questionner, celui avec qui on est capable de tout, mais dont on ne préfère pourtant pas parler. Un tabou vieux comme la Suisse: l’argent.

Pire, (ou mieux) les deux humoristes, stars de l’émission « 26 minutes », se sont permis, car avec humour, intelligence et finesse, de poser à son audience la fâcheuse question du salaire. Entre rire et délicieuse indignation Beausobre a préféré laisser l’interrogation flotter dans la salle, gêné devant le sujet qui fait partie, tout comme les draps de lit, d’une intimité, qu’on ne saurait étaler au vu et au su de tous.

Une fois n’est pas coutume, le fric n’a pas joué à cache-cache. Il se déroule comme une grande conférence sur le capitalisme, guidée par un trader zurichois, vêtu du classique combo cravate rouge et costard sur mesure, convaincu des bienfaits du libéralisme.

Les explications exemplifiées à travers le commerce lucratif de la pive, produit phare de l’entreprise Schaffter-pives, alternent avec les sketchs aux accents savoureux du duo complice et complémentaire de Veillon et Kucholl. (Comme les faces recto-verso du billet de 100 francs créé à leur effigie pour l’occasion, le jeu de mot étant gratuit.)

On rit face à un couple homosexuel et valaisan qui ne parvient pas à accorder leurs visions des impôts. On s’esclaffe grâce à la femme d’affaires Borgognon-Mc Kay qui nous présente son appli vide-gren-yeah, ne révolutionnant rien, mais qui est si bien jouée par Vincent Kucholl, que l’on se surprend à retrouver les traits fidèles d’une vieille connaissance de l’économie. On chante à l’unisson et on « laisse l’argent s’en aller car il est liquide » sur les paroles de Samuel Freudiger, membre du groupe Bradaframanadamana. Et puis, on se laisse sangloter, un sourire en coin tout de même, lorsque Jean-Paul Henchoz, agriculteur au Pays d’Enhaut, pense au suicide, acculé par la difficulté d’exercer sa profession dans le monde actuel. Un instant marquant, et témoin révélateur du talent scénique de Vincent Veillon.

Le fric démontre une fois de plus l’audace des deux Vincent à dégoupiller n’importe quel sujet de société, même le plus grave. Et à ne jamais se prendre au sérieux, accumulant les moqueries sur leurs propres recettes avec une salle qui affiche complet ce soir-là.

Beausobre a ri devant la foule de personnages marquants et du modèle économique actuel de la Suisse. Mais pas seulement.  Beausobre a réfléchi face à l’exposition révélatrice d’un tabou. Le fric invite à se questionner sur son rapport à l’argent. Sans imposer le noir ou le blanc. Même au banquier, vêtu d’un costard-cravate, qui m’a accompagné ce soir-là à Beausobre.

Un regard parmi d’autres : Stephan Eicher & Traktorkestar

Mais que s’est-il donc passé à Beausobre dans la nuit de mercredi à jeudi ? La fête a en tout cas dû être belle, au vu des cadavres de bouteilles, de déchets en tout genre, de cette ampoule clignotante et de ce personnage encore endormi sur un banc… Il ne s’agit bien sûr que d’une « belle » scénographie, qui a plongé un public, à peine arrivé dans la salle, dans ce nouvel univers de Stephan Eicher.
Débarque sur scène un homme, grommelant, balais à la main. Nettoie un peu, s’empare d’une trompette, débute un duo avec un accordéon jouant tout seul – clin d’œil aux Automaten du précédent spectacle. Une poésie de ruelle sombre, illuminée par la venue de trois percussionnistes et de huit autres cuivres. C’est ainsi que Traktorkestar démarre ce concert – attendu par une salle plus que remplie – avec un instrumental fort festif. Le ton de la soirée est donné !
Dans cette équipe de jeunes (un peu trop) déchaînés, Stephan Eicher ressemblerait presque à un professeur tiré à quatre épingles, flegmatique au possible. Mains dans la poche lorsqu’il ne joue pas au piano ou à la guitare, l’artiste enchaîne les nombreux tubes remaniés pour l’occasion, intercalant une ou deux nouvelles chansons. Les quelques balades se font rares, ce soir, place à la fanfare, aux sonorités balkaniques et au beat-box, en la présence de la seule femme, Steff la Cheffe.
Avec une telle formation – et des confettis jetés à tout-va ! -, comment ne pas faire danser, crier et chanter Beausobre ?! Et, parallèlement à toute cette excitation, le public se délecte d’un Stephan Eicher, quasi impassible et sincère, n’hésitant pas à nous conter des histoires, drôles ou non, des déboires… et à revenir sur scène, pour un, deux, trois rappels…
Oui, la soirée fut belle. Un seul regret peut-être : que la troupe bernoise n’ait pas proposé plus de morceaux en bärndütsch, le Ha Ke Ahnig nous transportant joyeusement vers un exotisme suisse-allemand bienvenu !
Aude