Auteur : Jessica Tonetti

Un regard parmi d’autres : “Moi, moi et François B2.

Moi, moi et François B. est une pièce qui ne se raconte pas ; elle se vit comme une expérience théâtrale extrêmement originale.
Mais situons tout de même le contexte. B. se rapporte à Berléand. Berléand jouant son propre rôle, celui d’un comédien stressé et exaspéré en route pour jouer Don Juan de Molière. Si ce n’est que le taxi ne se pointe pas, qu’il en attrape un autre au passage et que… Trou noir…
Kidnappé, il ne l’a pas vraiment été. Dans cette agence de voyage pas si ordinaire, sans porte ni fenêtre, il apprend par Vincent, l’auteur avec lequel il est enfermé, qu’il a en fait été aspiré. Aspiré dans le cerveau dudit auteur. Bizarre, vous avez dit bizarre ?
Passant de l’énervement à l’incrédulité, François Berléand finit par s’y résigner. La femme/personnage secondaire/acrobate/table basse, il s’y fera aussi. Citant Jacques le Fataliste, il espère tout de même pouvoir un jour retourner à sa vraie vie.
Quant au public, il suit tant bien que mal le déroulement de l’histoire, et il rit. Il rit de ces dialogues absurdes, il rit de ne plus rien y comprendre. Arrive cet acte III où il se raccroche enfin à quelque chose de tangible… ou peut-être pas tant que ça !
Moi, moi et François B., c’est un peu Inception qui rejoint Dans la peau de John Malkovich, sauf qu’il s’agit d’un François Berléand dans le cerveau de François Berléand. Kafkaïen au possible. « C’est un peu compliqué à expliquer », comme dirait Vincent au comédien, avec ce phrasé agaçant et cette attitude flegmatique.
Venons-on d’ailleurs aux performances. Celle de Sébastien Castro, jouant à merveille ce personne que l’on pourrait aisément qualifier de psychopathe. François Berléand, quelque peu détestable, prend quant à lui un malin plaisir à se moquer de sa propre personne. On adore !
Constance Dollé, femme du personnage principal, discrète et juste au départ, sera bien présente, voire envahissante au final dans son rôle de comédienne to be… Saluons aussi la performance complètement abracadabrante d’Inès Valarcher. Et n’oublions pas Clément Gallet, auteur de la pièce, qui se retrouvera lui aussi sur scène, jouant son propre rôle de jeune dramaturge.
Moi, moi et François B. est un otni – objet théâtral non identifié –, bien loin du théâtre de boulevard (si ce n’est un clin d’œil bien amené) auquel on s’était habitué. Rafraîchissant !
Aude

Un regard parmi d’autres : « Acting », avec Kad Merad et Niels Arestrup

Le pari était audacieux : montrer le théâtre… non, plus difficile : expliquer le métier de comédien sur scène, dans une pièce qui soit à la fois amusante, instructive et profonde (et ne s’éternisant pas jusqu’au petit matin, si possible).
Dans « Acting », les stars du théâtre et du cinéma français Niels Arestrup et Kad Merad retroussent leurs manches pour relever le défi. Le premier interprète un acteur élitiste, emprisonné pour meurtre, le second son nouveau poulain, également prisonnier, excité comme un petit fou à l’idée de lui aussi vivre le rêve hollywoodien. Robert (Niels Aestrup) a aperçu une lueur en Gepetto (Kad Merad), à qui il accepte d’apprendre le métier.
Le spectacle commence et les situations sont tantôt studieuses, glauques ou franchement comiques. On rit bêtement (mais vraiment) du plat de pâtes renversé sur le crâne de Gepetto et des spaghettis qui virevoltent autour de sa tête comme de toutes petites tresses. L’humour est en revanche un peu alourdi par les blagues expliquées quand elles auraient probablement été plus drôles simplement esquissées.
Cette leçon de théâtre et de vie se passe en prison, ce qui offre à l’auteur et metteur en scène Xavier Durringer tout le loisir de doubler son intrigue d’un tissu sombre, de dialogues aux enjeux vitaux, aux mots définitifs. Le plus souvent primesautier, le criminel Gepetto (Kad Merad) se fait grave et son pygmalion (Niels Arestrup) est un meurtrier mélancolique et acide. Presque arrivée à son terme, la pièce atteint son apothéose avec la tirade de Gepetto en ex-mari assoiffé de célébrité, exigeant de briller sous les feux des projecteurs, pour tuer de jalousie la femme qui l’a fait cocu. Maîtrisée, prise au sérieux, cette explosion claque la porte au nez de l’humour. Et, étonnamment, ça fait du bien. Il est rassurant de voir un acteur, avec qui tout le monde ne demande qu’à bien rigoler, oser plonger avec compassion dans un personnage sordide, sans cabotinage.
Comme les coutures trop visibles d’un costume audacieux, les transitions d’« Acting » semblent parfois abruptes. Par exemple, lorsque Kad Merad déclame le début du monologue d’Hamlet, juste après une scène clownesque. Le public est plié de rire, l’acteur est intégralement nu (à l’exception d’une paire de chaussettes, d’une couronne de papier, puis d’une cape jetée sur ses épaules), et voilà que la lumière se tamise et que l’ambiance se fait sombre. Et le public ne sait plus vraiment où donner de la tête. Certains gloussent encore, alors que l’heure se veut grave, mais ce changement brusque n’offre pas au pauvre Gepetto toute l’écoute respectueuse qu’il mérite.
Ayant placé la barre très haut, « Acting » oscille entre tragédie et comédie, sans parvenir totalement à fondre les genres l’un dans l’autre. En résulte une pièce de qualité inégale, qui touche cependant par le cœur qui y est mis, l’interprétation incarnée, et les idéaux auxquels elle aspire.
Céliane

Un regard parmi d’autres « Smashed »

Tout semblait pourtant si bien aligné en entrant dans la salle…

 

Neuf chaises les unes à côté des autres. Des services à vaisselle, discrètement empilés à gauche et à droite de la scène. Au devant, une trentaine de pommes, à la queue-leu-leu, installées rigoureusement (on apprendra dans le résumé que 80 de ces fruits rouges auront été utilisés au total).

 

Ce jour-là, c’est pour voir un spectacle de cirque jonglé que le public s’est déplacé.

 

Alors lorsqu’arrivent les neuf jongleurs, jeunes et moins jeunes retiennent leur souffle… Classes, les deux femmes de la troupe en petite robe noire et talons, et les cinq hommes enjolivés de costards ou de cravates. Presque anachronique pour un tel art.

Les voilà qui commencent à jongler, marchant en pas chassés, sur une chorégraphie. Similaire pour tous, telle une ritournelle. Les musiques défilent, les tableaux passent et ne se ressemblent pas. Inspirés des créations de Pina Bausch, on les retrouve debout, assis, dansant et entremêlant leurs bras… Rien ne résiste à ces membres de Gandini Juggling Company pour qui l’exercice semble simple comme bonjour.

 

Cet art qu’ils maîtrisent prend gentiment mais sûrement une tournure engagée, actuelle. Les femmes se retrouvent ainsi à quatre pattes, pomme à la bouche, tandis que les mâles s’amusent sur leur dos. Sometimes, it’s hard to be a woman entend-on en fond sonore. Faut-il en rire ou en pleurer ? Ma voisine de droite a décidé, elle rit à gorge déployée. D’autres spectateurs prennent un air plutôt circonspects.

 

Il faut dire que jour-là, c’est pour voir un spectacle de cirque jonglé que le public s’est déplacé.

 

Alors lorsque l’un des membres de la troupe commence à débiter son discours schizophrénique sous fond d’après-midi calme with a cup of tea, on commence à se poser des questions. Lorsque l’étrange personnage se met à déstabiliser les autres jongleurs en les frappant, on se dit que l’on a clairement mis les pieds dans un spectacle singulier. (et je vous passe le tableau de la tentatrice accouchant de ses pommes)…

 

Quant au final ? Que dire si ce n’est que l’on assiste à un pétage de plomb intégral. Sans limites. Sauvage. Fini le jonglage de fruits, les artistes préfèrent les croquer, les jeter violemment jusqu’à explosion. Et ces assiettes, habituellement lancées en l’air avec précision, ne demandent ici qu’à atterrir au sol avec grand fracas.

 

Tout semblait pourtant si bien aligné en entrant dans la salle… Le titre aurait dû nous interpeller. On en ressort quelque peu interloqué.

 

Un regard parmi d’autres, chronique d’une spectatrice sur « Edmond »

Alexis Michalik n’aime pas s’ennuyer et il aime inventer des histoires. Ça tombe bien, le public aussi. Après le Porteur d’histoire, qui avait fait un triomphe à Beausobre, il fuit à nouveau la monotonie à toutes jambes avec sa pièce Edmond.
Les scènes s’enchaînent, le décor, esquissé par un rideau rouge ou un encadrement de porte, se métamorphose tantôt en brasserie, tantôt en appartement spartiate, ou encore en théâtre. Maîtres de la métamorphose, les douze acteurs, interprètent une kyrielle de personnages, bondissant avec talent d’un costume et d’un rôle à l’autre. Il n’est pas rare de les voir pousser un meuble ou enrouler le tapis sous les pieds de leurs compères qui, impassibles, continuent à dérouler le fil de leur récit.
Au milieu de cette mise en scène « caméléon », l’histoire évolue pourtant sans un hoquet. Edmond raconte les péripéties d’Edmond Rostand, jeune dramaturge sans le sou, au moment où, en 1897, il s’apprête à écrire Cyrano de Bergerac. Des éléments de sa vie, comme sa rencontre avec la belle Jeanne, lui inspireront la trame de son chef-d’œuvre. Une mise en abîme qui rappelle le film Shakespeare in Love. Mon seul regret sera donc que l’ingéniosité d’Edmond se niche plus dans la manière de raconter l’histoire que dans le scénario lui-même, qui éveille une légère impression de déjà-vu. Mais c’est un joli récit, empreint d’amour et d’autodérision.
Car, outre le rythme, c’est par l’humour que la vivacité d’Alexis Michalik convainc. L’auteur et metteur en scène nous entraîne dans des situations rocambolesques qu’on croirait désespérées si on ne savait pas que, quoi qu’il arrive, tout finira bien. Du côté des personnages, la belle Jeanne est jeune, fluette, douée et romantique, la diva Maria une impressionnante armoire à glace. Le bellâtre est sot mais joyeux, l’épouse bonne et dévouée. Tout y est. Mais Michalik le sait et il fait se croiser des personnages nuancés, principalement Edmond Rostand, et des caricatures hilarantes. Ainsi, les méchants sont deux Corses qui ne se déplacent qu’ensemble, sortes de Dupond et Dupont mafieux à l’accent volontairement lamentable… et irrésistiblement drôle. Leur posture de coqs fiers et offusqués provoque les rires de la salle à chacune de leurs apparitions, semées ici et là comme des petits piments savoureux.
Pourtant, ne nous y trompons pas : Edmond n’est pas une farce, mais une déclaration d’amour. Le lyrisme splendide de Cyrano nous transforme tous en poètes, la détermination d’Edmond nous donne envie de marcher le nez et le verbe hauts, sans nous soucier du cliquetis de la monnaie dans nos poches ou de la longueur de notre appendice nasal. C’est une pièce pleine de panache et de poésie, dont certains vers coulent directement de Cyrano de Bergerac.
Je me suis laissé emporter par cette rivière remuante et fraîche, et suis sortie de la salle la tête pleine d’une folle envie de lire, me déguiser, tomber amoureuse ou d’une échelle, de jouer, parler avec des inconnus, d’écrire des lettres ou des vers, ou, allez, au moins une chronique. Une pièce qui donne ces envies-là ne peut être que mémorable, non ?
À propos d’Edmond, on pouvait dire… Oh Dieu !… bien des choses en somme, mais je dois m’esquiver car un livre m’attend à la bibliothèque : Cyrano de Bergerac, d’un certain Edmond Rostand.
Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres “Tout ce que vous voulez”

A son bureau, dans ce bel appartement parisien, Lucie, dramaturge à succès, écrit. Ou tout du moins essaie. Thomas, le voisin du dessous, toque à la porte. « Il pleut dans mon salon ! »; la faute à la baignoire, explique-t-elle promptement. Une première rencontre qui ne dit rien qui vaille. Elle, antipathique au possible. Lui, bien encombrant. La porte claque. Le rideau se ferme. Les scènes, de quelques minutes à peine, s’enchaînent. Sur les planches, les mois passent… Les rayons du matin à travers les fenêtres font tour à tour place au soleil couchant, aux orages ou à une nuit de lune scintillante, grâce à un habile jeu de lumières.
Pendant ce temps-là, la relation des deux protagonistes s’installe. D’un rapport extrêmement froid – de par une Lucie elle-même « froide et cassante » – les voilà qui vont se livrer, autour d’un verre de vin, d’une blanquette de veau… Entre des souvenirs d’enfance et le décès d’une épouse « emmerdeuse », on apprend que l’écrivain a trois mois pour écrire sa pièce, déjà programmée au théâtre. Elle qui puise habituellement dans son quotidien n’a rien à dire, la faute à une période trop heureuse. Pour Thomas, fiscaliste enjoué, la solution est simple : il n’y a qu’à inventer des histoires. Aussitôt dit, aussitôt fait ! La femme devient subitement ruinée, et trompe son comédien de mari. Mensonges après mensonges, Lucie jubile des réactions exacerbées de son conjoint. Elle ne pense qu’au manuscrit, au rôle de toute une vie. Alors que le voisin du dessous la dissuade d’aller plus loin, le public voit lui aussi venir l’issue de ce petit jeu…
Spoiler : évidemment, le mari la quitte, et le voisin du dessous, ayant découvert que son personnage et celui de son épouse étaient intégrés dans la pièce sans avoir donné son accord, exprime violemment son mécontentement, et déménage. Radical, dramatique.
Effet étonnant, les personnages incarnés par Bérénice Bejo et Stéphane de Groodt disparaissent le temps d’une scène, remplacés par un écran. Il s’agit de la pièce dans la pièce, acte final. La fiction qui rejoint la réalité. Ou le contraire. Le public de Beausobre applaudit trois comédiens sur papier, avant que Lucie et Thomas réapparaissent pour un final poétique romantique.
Stéphane de Groodt, drôle et émouvant et au bénéfice d’un énorme capital sympathie, offre une prestation tout simplement juste. Bérénice Bejo, surjouant la femme agacée et excitée durant une bonne partie de la pièce, se détendra heureusement avant qu’arrive le vrai baiser de cinéma que tout le monde attendait.
Aude

Un regard parmi d’autres: Ben l’Oncle Soul

Imaginez-vous « Fly me to the moon » et « My Way » version soul agrémentées de beats hip hop… « New York New York » ou « I Love Paris » aux sonorités reggae… « Good Life » complètement funky… Impensable? C’est pourtant ce qu’a pu entendre le public de Beausobre mercredi soir avec Ben l’Oncle Soul et son hommage à Sinatra. Les vrais de vrais s’offusqueraient peut-être d’une telle audace, de telles réappropriations. Au vu des réactions dans la salle – applaudissements, cris, pas de danse même ! – les fans du chanteur français, eux, se sont régalés.
Caché sous son chapeau et ses lunettes de soleil, Ben l’Oncle Soul, entouré de six musiciens et d’un DJ, a offert une première partie de soirée que je qualifierais, personnellement, de conventionnelle. Un moment musical avec du bon, du moins bon.
Mais la magie a opéré au premier rappel. Ses yeux rieurs enfin visibles, le soulman est remonté sur scène en offrant une prestation magistrale et habitée. S’en sont suivis quelques minutes d’improvisation, composé d’une battle de beatbox et platines – comme on n’en a jamais vu à Beausobre, j’en suis sûre ! – et d’un échange complice entre sa voix et ses musiciens. Des instants simples, parfois chaotiques, mais spontanés comme on les aime.
Reparti en coulisses, Ben l’Oncle Soul est revenu une dernière fois pour interpréter deux de ses tubes, « Seven Nation Army » et « Soulman », ce dernier étant uniquement accompagné de son guitariste, pour le plus grand plaisir du public chantant à tue-tête le refrain. Un final en apothéose, où les quelques blagues, paroles et fredonnements, ont démontré que, deux heures après son arrivée sur scène, l’artiste n’avait tout simplement plus envie de la quitter.
Aude

Un regard parmi d’autres : « Courir »

Père Romanens, raconte-nous une histoire… Lis-nous dis, oui une histoire encore… Nous, à Beausobre, on t’écoutera bien… conter la vie d’Emil Zátopek, « l’homme qui va courir le plus vite sur Terre ».

Passionnant orateur affublé d’un jogging aux fameuses trois bandes, la salle t’a écouté t’emparer de « Courir », roman de Jean Echénoz. Elle a tendu l’oreille pendant que tu débitais ces paroles avec ce phrasé si particulier, chantant, proche du slam. Et ce sans t’arrêter… Ou si peu. Le temps de transpirer, de courir, un tour ou deux.

Jeudi, on s’est plongé dans l’Histoire, dans la vie de ce coureur de fond tchécoslovaque. « La Locomotive » comme ils disaient. Dans le public, certains devaient avoir entendu parler de lui, d’autres non. Qu’importe. On a ri, frissonné, presque pleuré, et surtout applaudi, proche de la frénésie. Mais quelle star a-t-on applaudi finalement ? L’homme de terrain, l’homme de scène ? Tout s’emmêle.

On s’est, au fur et à mesure des secondes et des minutes, senti embarqué dans ce déroulé historique, dans ce passé si loin, si proche en même temps. L’occupation nazie, le communisme… Relaté à travers de simples mots. Et quelques accessoires, futiles et si utiles à cette mise en scène minimaliste. Un micro aux résonnances d’époque, des collègues de scène affublés d’une veste ou d’une casquette.

Ces mêmes collègues – trois brillants musiciens connus sous le nom de Format A’3 – qui, passant du jazz au post-rock, ont embelli les moments heureux, accompagné les instants plus sombres. Bande-son idéale, quasi indispensable pour faire vivre un tel monologue sur scène. Et faire vibrer un public conquis.

Père Romanens, toi qui racontes si bien, à quand une histoire encore ?

Aude Haenni

 

 

Un regard parmi d’autres : “Company of Men”

Dans l’antre de Beausobre

 

C’est en toute intimité que le groupe « The Company of Men » s’est ouvert à nous, s’est littéralement mis à nu musicalement et vocalement sous la scène du théâtre. SOUS la grande scène oui, une première pour ce lieu qui en ce jour accueillait une cinquantaine de personnes pour un repas-spectacle réellement convivial, quasi privé, dans un décor brut correspondant exactement aux chants sans artifice proposé par le groupe.

Aussi, dès notre arrivée, les sourires habituels de bienvenue nous accueillent, les personnes habilitées nous invitent dans les coulisses où, apéritifs et mises-en-bouche disposés sur les tables nous indiquent d’ores et déjà les prémices d’une ambiance chaleureuse et sympathique entre cuisine et bar des artistes.

Murs en béton, une toile en guise de « fond de podium », deux projecteurs, quelques tables et chaises disséminées de part et d’autre autour des artistes, ont suffi pour créer cette atmosphère génialement feutrée qui complète, se fusionne aux ballades douces et parfaitement maîtrisées, afin de retirer les barrières, enlever les frontières entre chanteurs et public !

Le spectacle et les rappels terminés, pas besoin de chercher où se sustenter, nous avons directement été conviés à prendre part au buffet mis à disposition pour l’entrée ainsi qu’au repas précédent la farandole de dessert. Préparations tout simplement excellentes dont nous avons pu, nonobstant un moment de honte, profiter des généreuses quantités !

Aussi, il est à remercier la programmatrice Camille Destraz qui a pu emmener sa découverte dans le sous-sol de « Beausobre » et a ainsi permis à « The Company of Men » de gagner le pari de nous embarquer dans leur univers, de nous immerger dans leur monde tout au long de leur sensationnelle prestation.

De la pure mélodie tendre, pour un folk authentique, évident et profond, de ces quatre virtuoses qui ne demandent qu’une chose, se déplacer vers vous, chez-vous, avec vous pour vous accompagner lors de VOTRE soirée… Chapeau !

Nils Dero

Un regard parmi d’autres : « Le livre de ma mère », avec Patrick Timsit

Pourquoi transformer un livre en spectacle ? Patrick Timsit, comédien et fils de parents commerçants en maroquinerie, nous a donné une flamboyante réponse.

À son bureau, sanglé dans un costume de monsieur sérieux, Timsit s’adresse à nous, d’adulte à adulte. Sa bouche se fend d’un sourire : il commence à nous raconter « Le livre de ma mère». La mère d’Albert Cohen, adorée et soudain morte, vive seulement dans la mémoire de l’écrivain. L’acteur nous la fait rencontrer, celle aux petites mains agitées, celle capable d’attendre sur un banc, durant trois heures, que vienne son fils déjà homme.

« Amour de ma mère. Elle était avec moi comme un de ces chiens aimants, approbateurs et enthousiastes, ravis d’être avec leur maître.»

Au-dessus du bureau en désordre, des diaporamas d’enfance défilent et colorient le récit de souvenirs gais. Car « Le livre de ma mère » grelotte, les mots glacés plongent sous la peau des spectateurs pour se réchauffer. Sa mère est morte et Cohen n’en revient pas. Il la croyait immortelle, bien sûr. Sans ombre, sans reproche, affectueuse et humble, sa maman est une sainte que l’artiste supplie de ne pas l’abandonner. De revenir, par pitié.

« Fini, fini, plus de Maman, jamais. Nous sommes bien seuls tous les deux, toi dans ta terre et moi dans ma chambre. »

Vidé de son amour parfait, le garçon est devenu vieillard tout d’un coup. Et les mouvements du monde, les plaisirs, coupables car vivants, sont dérisoires.

« Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette le voyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l’âme de Juliette n’éprouve plus de nobles émois. »

Il m’apparaît alors que ce spectacle doit être une torture pour ceux dont la mère n’est pas une immaculée gardienne. Sourient-ils aussi nostalgiquement, ceux qui, dans la salle, peut-être à seulement quelques sièges de la scène, ne peuvent pas voir en l’amour maternel la preuve de l’existence de Dieu ? Est-ce qu’ils se moquent du naïf Albert qui pleure la disparition d’un être divin ? Est-ce qu’ils pleureront en retrouvant leur lit ?

Pourquoi transformer un livre en spectacle ? Peut-être parce que, sobre et pourtant solaire, Patrick Timsit fait jaillir de ce texte blessé ses trésors de tendresse. Parce que « Le livre de ma mère » est une ode à l’idéal de bonté, avant d’être un questionnement. Parce qu’on ressort de la salle en sachant que ces mots resteront lovés en nous.

« Louange à vous, mères de tous les pays, louange à vous en votre sœur ma mère, en la majesté de ma mère morte. Mères de toute la terre, Nos Dames les mères, je vous salue, vieilles chéries. »

Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres : “Ary Abittan”

Quand Ary Abittan arrive sur scène et annonce qu’il va tout nous raconter, autant dire qu’il exagère à peine… Après avoir appliqué quelques pas de danse, le voilà qui nous plonge directement dans le vif du sujet en abordant son divorce, « le plus grand luxe du monde » ! Certains s’y seront peut-être reconnus, à enfin pouvoir fumer au salon et sous la couette. Ou à laisser traîner la vaisselle pendant deux ans et demi et les chaussettes sales des semaines – et quand bien même oser les remettre… D’autres auront probablement acquiescé en entendant ses propos sur la famille recomposée, « la plus grande enculerie du siècle », et cette impression d’être à la piscine ou au cinéma alors que tu es simplement chez toi, mais avec des inconnus.

Durant toute la durée de sa « Story », Ary Abittan aura aussi dévoilé des anecdotes sur son père, un Marocain qui parle fort, qui agit avec lenteur et qui décide de tout faire comme son fils. Jusqu’à se divorcer à la même période. Sur sa mère, tunisienne, qui lui achète un manteau Babybel et des Adidas à sept bandes au marché de Sarcelles, qui le force à chanter devant toute la famille debout sur la table en slip trop moulant alors qu’il n’a que sept ans ou qui laisse son fils à l’accueil du grand magasin jusqu’à la fermeture. « C’est ma mère qui a inventé la garderie en magasin ! » expliquera-t-il en riant.

Ary Abittan raconte, interprète des personnages (Ha, l’instant France Inter avec Michel Varuk !), réalise des mimiques improbables, chante, fait part de ses doutes. Nous fait rire avec ces instants volés de sa vie ainsi qu’avec des gags qui volent bien bas. Oui, la thématique des pets est apparemment une valeur sure… D’autant plus quand on imagine qu’il en enveloppe un dans ses mains pour le souffler à la tête du ministre. L’humoriste appelle ça une phobie d’impulsion. Tout comme la claque à l’inconnu, la queue leu leu à l’enterrement. Affreux. Et pourtant, on en redemanderait presque ! Il terminera plutôt son show sur la relation homme-femme et le tombage en amour.

Mardi soir, Beausobre s’est donc transformée en cabinet de psy afin que l’homme puisse se livrer face à une salle comble, réceptive (surtout au fond, vous savez, là où se trouvent les divorcés, les familles recomposées, les Marocains !) peut-être parfois un peu lente… Les personnes interpellées (agressées oserait-on même dire) par le comique s’en souviendront encore longtemps. Il est comme ça Ary Abittan, sympathique, et un brin emmerdeur en même temps.
Aude Haenni