Auteur : Jessica Tonetti

Un regard parmi d’autres : En attendant Bojangles

« Le temps d’un cocktail, d’une danse, une femme folle chapeautée d’ailes, m’avait rendu fou d’elle en m’invitant à partager sa démence. »
Adapter un roman best-seller comme celui d’Olivier Bourdeaut n’est pas une sinécure, mais c’est avec une grande maîtrise et beaucoup de sensibilité que Victoire Berger-Perrin a relevé ce défi, nous invitant à, nous aussi, partager cette démence.
Dès les premières minutes, le ton est donné : la folie est au cœur de l’histoire, et provoquera autant de joie que de tristesse, d’espoir que de doute, de rire que de pleurs.
La fête, ou « la fiesta » comme la désigne le fils, règne sur le quotidien de cette famille rythmé par la mélodie de Mister Bojangles de Nina Simone. Hortense, Pauline ou Elsa, cette femme exigeant chaque jour de se faire nommer différemment entraîne son mari et son fils dans une vie fabuleuse et insensée. Leur appartement à Paris mais aussi dans leur « château » en Espagne, où parade Mademoiselle Superfétatoire, une grue d’Afrique apprivoisée, est constamment rempli d’invités hors du commun, tel que le sénateur surnommé « l’Ordure ». Mais cette vie d’excès ne peut durer éternellement. Un jour vient où le réalité ne peut plus être rejetée, la fête ne peut plus continuer.
Père et fils racontent alternativement leurs souvenirs extraordinaires et leur présent malheureux avec la femme qui a fait de leur vie une histoire magique. L’amour littéralement fou entre ce couple laissera finalement un orphelin forcé à se confronter à la réalité d’une vie sans ses parents.
« J’allais pouvoir répondre à une question que je me posais tout le temps. Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents ? »
La pièce finement interprétée par Anne Charrier, Didier Brice et Victor Boulenger traduit la profonde complexité de ces personnages, et l’univers tout à fait unique du roman. En attendant Bojangles nous fait vivre cette histoire merveilleuse dont on ne peut ressortir que bouleversés.

Un regard parmi d’autres : Asaf Avidan

La salle est comble, impatiente. Le trentenaire tout de noir vêtu monte sur scène, seul, adresse un simple geste au public, agrippe l’une de ses guitares et démarre ce concert fort attendu en ce début de saison. Quatre, cinq titres s’enchaînent. La lumière froide éclaire le chanteur introverti assis, aux paupières régulièrement fermées.

Face à cette non-communication autant physique que verbale, je m’imagine rapidement être transportée sous un porche, au milieu du désert, à écouter l’homme sur son rocking chair, au timbre unique, changeant, grisant. Ce soir, à Beausobre, Asaf Avidan ne semble pas être venu pour l’entertainment mais bien pour nous conter des histoires. Et l’atmosphère est belle.

Il aura fallu une mélodie entraînante et des applaudissements rythmés pour que l’on aperçoive enfin un sourire franc du principal intéressé. Le chanteur se livre alors. «I was in a good mood, now I’m depressed», lance-t-il d’un ton jovial. S’ensuit une discussion sur l’archéologie de l’émotion de l’être humain, sur la colère nourrie d’espoir, sur le pourquoi de la jalousie. Retour sur quelques morceaux blues folk, frôlant une fois ou deux la démonstration, inutile. L’incursion orientale électronique bidouillée à la guitare et au looper est exécutée avec talent. L’artiste semble possédé. Voire même «crazy», comme l’aura crié une des spectatrices dans la salle. De quoi clore une première partie sur une standing-ovation de rigueur.

«Usually, when you go back home, you say you’ve seen a good concert. But I hope you’ll be depressed!» Bien loin de ce qu’ont pu nous habituer une majorité de groupes, Asaf Avidan terminera ainsi sa représentation sur des notes de peur, de tristesse, de solitude, sur un discours d’acceptation de ces sentiments.

Certes, nous mourrons tous un jour, mais ce soir, bien qu’il l’ait espéré, nous ne rentrerons pas déprimés. Loin de là. Car il ne fait aucun doute que la spontanéité, la fragilité – fortement ressentie – et cette voix si particulière auront charmé.

Un regard parmi d’autres : la Coupe du Monde de Catch-Impro 2018

5,4,3,2,1, Impro! lance d’une voix le public de Beausobre. Un cri à l’unisson pour lancer le premier match de la Coupe du Monde de Catch-Impro professionnel. Face à lui, un ring  fermé sur trois côtés par des cordes, deux équipes de deux improvisateurs qui s’affrontent sur des thèmes qu’ils découvrent à l’instant, et qu’ils devront interpréter de la meilleure façon pour décrocher le vote du public. Un public un peu timide, il est vrai face aux premiers échanges des équipes professionnelles venant de Belgique, de France, du Québec et de Suisse, mais qui s’enflamme crescendo au fil d’un jeu pertinent et singulier ainsi qu’à une exceptionnelle Maîtresse de Cérémonie, l’extravagante Catherine d’Oex, qui oscille entre mots d’esprit et mots de corps, mais toujours de bon ton. Ses encouragements tranchent net avec un arbitre de cérémonie, sévère et délicieusement sarcastique, mais genevois malgré lui, que le public vaudois prendra donc plaisir à huer tout au long de la soirée, tradition d’improvisation oblige.

 

A l’occasion de cette quatrième édition du mondial de catch qui a lieu pour la première fois à Beausobre, de nouveaux visages se sont mêlés aux habitués parmi le public. L’improvisation semble gagner ses lettres de noblesses en accédant à une scène de théâtre, tandis qu’une union revigorante s’opère en son parterre.

 

De sa place, on peut tirer les ficelles du jeu d’improvisation qui s’opère devant soi. Car c’est le public seul qui décide du sort des équipes, et du vainqueur de cette coupe du monde. Armé de sa pancarte, à double face, on choisit l’issue du match, et on se permet d’imposer aussi de temps à autre le thème de l’improvisation. Pour le lieu, ce sera une pharmacie. «Un théâtre », lance un jeune homme, rapidement moqué par l’arbitre pour son originalité renversante. C’est la fille qui gagnera l’issue de la bataille, armée d’un stylo à bille. Une enfant décide des positions que devront tenir les improvisateurs durant leur match. Le dernier numéro de son téléphone impose le nombre de personnages que l’équipe devra jouer sur scène. Tant d’impulsions à double tranchant dont les équipes devront se jouer. On vote côté rouge car le joueur sait être original. Puis on vote blanc, tellement on a ri, pour le bon mot, la bonne posture, la situation cocasse, la grimace, ou pour son pays, on ne sait plus trop. Une chose est sûre: la rapidité d’échange entre ces professionnels qui rivalisent d’ingéniosité, mais jouent toujours ensemble, et sans filet, est à saluer.

 

Des belges Barbie et Ken, des coureuses des bois du Québec, des nobles de France, c’est finalement « Die zwö luchtige vo’ Neueburg » « Les deux rigolos de Neuchâtel », l’équipe suisse de choc qui a remporté la Coupe du Monde de Catch-Impro 2018 tout en efficacité. Carlos Henriquez et Noël Antonini en sont d’ailleurs les initiateurs.

 

Les portes du théâtre refermées, on en ressort satisfait, diverti, admiratif même, mais aussi inspiré. A l’image de ces catcheurs de l’humour, devrions-nous, nous aussi, pousser les limites de l’improvisation dans notre propre vie? Toujours rebondir. Davantage jouer avec les mots et l’esprit. Passer un peu moins de temps à analyser. Ne pas toujours se freiner. Et laisser cours à l’improvisation pour soi et pour les autres. 5,4,3,2,1 Impro ?

 

Un regard parmi d’autres, “Cirque Le Roux”

L’envie viendrait-elle à quelqu’un de demander à Lolita Costet si elle a déjà fait du toboggan sur les dos d’une brochette de collègues, dans un boudoir années (30 au milieu duquel se dressait un mât chinois… elle répondrait oui. Cette artiste circassienne fait partie de la compagnie du Cirque Leroux, dont la première production « The Elefant in the Room », a régalé Beausobre la mois dernier.
Comme sorties d’une malle aux trésors, les bonnes trouvailles se sont répandues sur la scène; décor transformiste et quatuor de protagonistes multi-talents. Parmi les spectacles de cirque passés par Beausobre et sous mes yeux, l’originalité est la norme, et c’est tant mieux. Ce spectacle vintage n’a pas fait exception à la règle : chaque détail était pensé pour stimuler notre imaginaire rabougri après une journée de labeur. Les tableaux changeaient au fur et à mesure que l’intrigue se révélait, dévoilant sa noirceur dans le dos des personnages. À leurs jambes de chair et d’os ont soudain été substituées des membres de mannequin de plastique à escalader, tels des nouveaux camarades de cirque. Enfin les acrobaties, loin de se contenter d’être époustouflantes, ont fait voler xx en éclats.
Le comique de répétition a fonctionné sur la salle comble, qui a volontiers souri aux « trébuchades » du majordome obséquieux et aux onomatopées perçantes de la mariée hystérique. Cependant, hors du chapiteau, l’amusant, et même l’impressionnant, suffisent rarement. Ici, l’histoire servait de trame de fond, nourrissant les farces et les sauts, quand il aurait sûrement été plus intéressant de voir ces derniers mis au service de la narration. Esquissée avec une certaine urgence, l’histoire du mariage raté et du poison volé a passé presque inaperçue. Dommage, quand on voit quelles merveilles d’inventivité peut receler la compagnie Belgo-québécoise.
Sans être tout à fait parvenu à choisir son camp entre l’atmosphère romanesque, l’humour, et la prouesse technique, « The Elefant in the Room » est néanmoins indéniablement un beau spectacle. Quelle que soit notre relation avec le cirque ou le théâtre, notre âge ou notre état de fatigue, il vaut le détour, tant visuellement que pour l’originalité dont il fait preuve à tous niveaux. Après y avoir goûté, il reste sur notre langue la saveur unique du Cirque Leroux, dont on attend avec impatience de gouter la prochaine mixture.
Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres « Le Fric » avec Vincent Kucholl et Vincent Veillon

Renversant les règles de bienséance établies dans l’Helvétie, Vincent Kucholl et Vincent Veillon ont osé évoquer, triturer, questionner, celui avec qui on est capable de tout, mais dont on ne préfère pourtant pas parler. Un tabou vieux comme la Suisse: l’argent.

Pire, (ou mieux) les deux humoristes, stars de l’émission « 26 minutes », se sont permis, car avec humour, intelligence et finesse, de poser à son audience la fâcheuse question du salaire. Entre rire et délicieuse indignation Beausobre a préféré laisser l’interrogation flotter dans la salle, gêné devant le sujet qui fait partie, tout comme les draps de lit, d’une intimité, qu’on ne saurait étaler au vu et au su de tous.

Une fois n’est pas coutume, le fric n’a pas joué à cache-cache. Il se déroule comme une grande conférence sur le capitalisme, guidée par un trader zurichois, vêtu du classique combo cravate rouge et costard sur mesure, convaincu des bienfaits du libéralisme.

Les explications exemplifiées à travers le commerce lucratif de la pive, produit phare de l’entreprise Schaffter-pives, alternent avec les sketchs aux accents savoureux du duo complice et complémentaire de Veillon et Kucholl. (Comme les faces recto-verso du billet de 100 francs créé à leur effigie pour l’occasion, le jeu de mot étant gratuit.)

On rit face à un couple homosexuel et valaisan qui ne parvient pas à accorder leurs visions des impôts. On s’esclaffe grâce à la femme d’affaires Borgognon-Mc Kay qui nous présente son appli vide-gren-yeah, ne révolutionnant rien, mais qui est si bien jouée par Vincent Kucholl, que l’on se surprend à retrouver les traits fidèles d’une vieille connaissance de l’économie. On chante à l’unisson et on « laisse l’argent s’en aller car il est liquide » sur les paroles de Samuel Freudiger, membre du groupe Bradaframanadamana. Et puis, on se laisse sangloter, un sourire en coin tout de même, lorsque Jean-Paul Henchoz, agriculteur au Pays d’Enhaut, pense au suicide, acculé par la difficulté d’exercer sa profession dans le monde actuel. Un instant marquant, et témoin révélateur du talent scénique de Vincent Veillon.

Le fric démontre une fois de plus l’audace des deux Vincent à dégoupiller n’importe quel sujet de société, même le plus grave. Et à ne jamais se prendre au sérieux, accumulant les moqueries sur leurs propres recettes avec une salle qui affiche complet ce soir-là.

Beausobre a ri devant la foule de personnages marquants et du modèle économique actuel de la Suisse. Mais pas seulement.  Beausobre a réfléchi face à l’exposition révélatrice d’un tabou. Le fric invite à se questionner sur son rapport à l’argent. Sans imposer le noir ou le blanc. Même au banquier, vêtu d’un costard-cravate, qui m’a accompagné ce soir-là à Beausobre.

Un regard parmi d’autres : Stephan Eicher & Traktorkestar

Mais que s’est-il donc passé à Beausobre dans la nuit de mercredi à jeudi ? La fête a en tout cas dû être belle, au vu des cadavres de bouteilles, de déchets en tout genre, de cette ampoule clignotante et de ce personnage encore endormi sur un banc… Il ne s’agit bien sûr que d’une « belle » scénographie, qui a plongé un public, à peine arrivé dans la salle, dans ce nouvel univers de Stephan Eicher.
Débarque sur scène un homme, grommelant, balais à la main. Nettoie un peu, s’empare d’une trompette, débute un duo avec un accordéon jouant tout seul – clin d’œil aux Automaten du précédent spectacle. Une poésie de ruelle sombre, illuminée par la venue de trois percussionnistes et de huit autres cuivres. C’est ainsi que Traktorkestar démarre ce concert – attendu par une salle plus que remplie – avec un instrumental fort festif. Le ton de la soirée est donné !
Dans cette équipe de jeunes (un peu trop) déchaînés, Stephan Eicher ressemblerait presque à un professeur tiré à quatre épingles, flegmatique au possible. Mains dans la poche lorsqu’il ne joue pas au piano ou à la guitare, l’artiste enchaîne les nombreux tubes remaniés pour l’occasion, intercalant une ou deux nouvelles chansons. Les quelques balades se font rares, ce soir, place à la fanfare, aux sonorités balkaniques et au beat-box, en la présence de la seule femme, Steff la Cheffe.
Avec une telle formation – et des confettis jetés à tout-va ! -, comment ne pas faire danser, crier et chanter Beausobre ?! Et, parallèlement à toute cette excitation, le public se délecte d’un Stephan Eicher, quasi impassible et sincère, n’hésitant pas à nous conter des histoires, drôles ou non, des déboires… et à revenir sur scène, pour un, deux, trois rappels…
Oui, la soirée fut belle. Un seul regret peut-être : que la troupe bernoise n’ait pas proposé plus de morceaux en bärndütsch, le Ha Ke Ahnig nous transportant joyeusement vers un exotisme suisse-allemand bienvenu !
Aude

Un regard parmi d’autres : “Moi, moi et François B2.

Moi, moi et François B. est une pièce qui ne se raconte pas ; elle se vit comme une expérience théâtrale extrêmement originale.
Mais situons tout de même le contexte. B. se rapporte à Berléand. Berléand jouant son propre rôle, celui d’un comédien stressé et exaspéré en route pour jouer Don Juan de Molière. Si ce n’est que le taxi ne se pointe pas, qu’il en attrape un autre au passage et que… Trou noir…
Kidnappé, il ne l’a pas vraiment été. Dans cette agence de voyage pas si ordinaire, sans porte ni fenêtre, il apprend par Vincent, l’auteur avec lequel il est enfermé, qu’il a en fait été aspiré. Aspiré dans le cerveau dudit auteur. Bizarre, vous avez dit bizarre ?
Passant de l’énervement à l’incrédulité, François Berléand finit par s’y résigner. La femme/personnage secondaire/acrobate/table basse, il s’y fera aussi. Citant Jacques le Fataliste, il espère tout de même pouvoir un jour retourner à sa vraie vie.
Quant au public, il suit tant bien que mal le déroulement de l’histoire, et il rit. Il rit de ces dialogues absurdes, il rit de ne plus rien y comprendre. Arrive cet acte III où il se raccroche enfin à quelque chose de tangible… ou peut-être pas tant que ça !
Moi, moi et François B., c’est un peu Inception qui rejoint Dans la peau de John Malkovich, sauf qu’il s’agit d’un François Berléand dans le cerveau de François Berléand. Kafkaïen au possible. « C’est un peu compliqué à expliquer », comme dirait Vincent au comédien, avec ce phrasé agaçant et cette attitude flegmatique.
Venons-on d’ailleurs aux performances. Celle de Sébastien Castro, jouant à merveille ce personne que l’on pourrait aisément qualifier de psychopathe. François Berléand, quelque peu détestable, prend quant à lui un malin plaisir à se moquer de sa propre personne. On adore !
Constance Dollé, femme du personnage principal, discrète et juste au départ, sera bien présente, voire envahissante au final dans son rôle de comédienne to be… Saluons aussi la performance complètement abracadabrante d’Inès Valarcher. Et n’oublions pas Clément Gallet, auteur de la pièce, qui se retrouvera lui aussi sur scène, jouant son propre rôle de jeune dramaturge.
Moi, moi et François B. est un otni – objet théâtral non identifié –, bien loin du théâtre de boulevard (si ce n’est un clin d’œil bien amené) auquel on s’était habitué. Rafraîchissant !
Aude

Un regard parmi d’autres : « Acting », avec Kad Merad et Niels Arestrup

Le pari était audacieux : montrer le théâtre… non, plus difficile : expliquer le métier de comédien sur scène, dans une pièce qui soit à la fois amusante, instructive et profonde (et ne s’éternisant pas jusqu’au petit matin, si possible).
Dans « Acting », les stars du théâtre et du cinéma français Niels Arestrup et Kad Merad retroussent leurs manches pour relever le défi. Le premier interprète un acteur élitiste, emprisonné pour meurtre, le second son nouveau poulain, également prisonnier, excité comme un petit fou à l’idée de lui aussi vivre le rêve hollywoodien. Robert (Niels Aestrup) a aperçu une lueur en Gepetto (Kad Merad), à qui il accepte d’apprendre le métier.
Le spectacle commence et les situations sont tantôt studieuses, glauques ou franchement comiques. On rit bêtement (mais vraiment) du plat de pâtes renversé sur le crâne de Gepetto et des spaghettis qui virevoltent autour de sa tête comme de toutes petites tresses. L’humour est en revanche un peu alourdi par les blagues expliquées quand elles auraient probablement été plus drôles simplement esquissées.
Cette leçon de théâtre et de vie se passe en prison, ce qui offre à l’auteur et metteur en scène Xavier Durringer tout le loisir de doubler son intrigue d’un tissu sombre, de dialogues aux enjeux vitaux, aux mots définitifs. Le plus souvent primesautier, le criminel Gepetto (Kad Merad) se fait grave et son pygmalion (Niels Arestrup) est un meurtrier mélancolique et acide. Presque arrivée à son terme, la pièce atteint son apothéose avec la tirade de Gepetto en ex-mari assoiffé de célébrité, exigeant de briller sous les feux des projecteurs, pour tuer de jalousie la femme qui l’a fait cocu. Maîtrisée, prise au sérieux, cette explosion claque la porte au nez de l’humour. Et, étonnamment, ça fait du bien. Il est rassurant de voir un acteur, avec qui tout le monde ne demande qu’à bien rigoler, oser plonger avec compassion dans un personnage sordide, sans cabotinage.
Comme les coutures trop visibles d’un costume audacieux, les transitions d’« Acting » semblent parfois abruptes. Par exemple, lorsque Kad Merad déclame le début du monologue d’Hamlet, juste après une scène clownesque. Le public est plié de rire, l’acteur est intégralement nu (à l’exception d’une paire de chaussettes, d’une couronne de papier, puis d’une cape jetée sur ses épaules), et voilà que la lumière se tamise et que l’ambiance se fait sombre. Et le public ne sait plus vraiment où donner de la tête. Certains gloussent encore, alors que l’heure se veut grave, mais ce changement brusque n’offre pas au pauvre Gepetto toute l’écoute respectueuse qu’il mérite.
Ayant placé la barre très haut, « Acting » oscille entre tragédie et comédie, sans parvenir totalement à fondre les genres l’un dans l’autre. En résulte une pièce de qualité inégale, qui touche cependant par le cœur qui y est mis, l’interprétation incarnée, et les idéaux auxquels elle aspire.
Céliane

Un regard parmi d’autres « Smashed »

Tout semblait pourtant si bien aligné en entrant dans la salle…

 

Neuf chaises les unes à côté des autres. Des services à vaisselle, discrètement empilés à gauche et à droite de la scène. Au devant, une trentaine de pommes, à la queue-leu-leu, installées rigoureusement (on apprendra dans le résumé que 80 de ces fruits rouges auront été utilisés au total).

 

Ce jour-là, c’est pour voir un spectacle de cirque jonglé que le public s’est déplacé.

 

Alors lorsqu’arrivent les neuf jongleurs, jeunes et moins jeunes retiennent leur souffle… Classes, les deux femmes de la troupe en petite robe noire et talons, et les cinq hommes enjolivés de costards ou de cravates. Presque anachronique pour un tel art.

Les voilà qui commencent à jongler, marchant en pas chassés, sur une chorégraphie. Similaire pour tous, telle une ritournelle. Les musiques défilent, les tableaux passent et ne se ressemblent pas. Inspirés des créations de Pina Bausch, on les retrouve debout, assis, dansant et entremêlant leurs bras… Rien ne résiste à ces membres de Gandini Juggling Company pour qui l’exercice semble simple comme bonjour.

 

Cet art qu’ils maîtrisent prend gentiment mais sûrement une tournure engagée, actuelle. Les femmes se retrouvent ainsi à quatre pattes, pomme à la bouche, tandis que les mâles s’amusent sur leur dos. Sometimes, it’s hard to be a woman entend-on en fond sonore. Faut-il en rire ou en pleurer ? Ma voisine de droite a décidé, elle rit à gorge déployée. D’autres spectateurs prennent un air plutôt circonspects.

 

Il faut dire que jour-là, c’est pour voir un spectacle de cirque jonglé que le public s’est déplacé.

 

Alors lorsque l’un des membres de la troupe commence à débiter son discours schizophrénique sous fond d’après-midi calme with a cup of tea, on commence à se poser des questions. Lorsque l’étrange personnage se met à déstabiliser les autres jongleurs en les frappant, on se dit que l’on a clairement mis les pieds dans un spectacle singulier. (et je vous passe le tableau de la tentatrice accouchant de ses pommes)…

 

Quant au final ? Que dire si ce n’est que l’on assiste à un pétage de plomb intégral. Sans limites. Sauvage. Fini le jonglage de fruits, les artistes préfèrent les croquer, les jeter violemment jusqu’à explosion. Et ces assiettes, habituellement lancées en l’air avec précision, ne demandent ici qu’à atterrir au sol avec grand fracas.

 

Tout semblait pourtant si bien aligné en entrant dans la salle… Le titre aurait dû nous interpeller. On en ressort quelque peu interloqué.

 

Un regard parmi d’autres, chronique d’une spectatrice sur « Edmond »

Alexis Michalik n’aime pas s’ennuyer et il aime inventer des histoires. Ça tombe bien, le public aussi. Après le Porteur d’histoire, qui avait fait un triomphe à Beausobre, il fuit à nouveau la monotonie à toutes jambes avec sa pièce Edmond.
Les scènes s’enchaînent, le décor, esquissé par un rideau rouge ou un encadrement de porte, se métamorphose tantôt en brasserie, tantôt en appartement spartiate, ou encore en théâtre. Maîtres de la métamorphose, les douze acteurs, interprètent une kyrielle de personnages, bondissant avec talent d’un costume et d’un rôle à l’autre. Il n’est pas rare de les voir pousser un meuble ou enrouler le tapis sous les pieds de leurs compères qui, impassibles, continuent à dérouler le fil de leur récit.
Au milieu de cette mise en scène « caméléon », l’histoire évolue pourtant sans un hoquet. Edmond raconte les péripéties d’Edmond Rostand, jeune dramaturge sans le sou, au moment où, en 1897, il s’apprête à écrire Cyrano de Bergerac. Des éléments de sa vie, comme sa rencontre avec la belle Jeanne, lui inspireront la trame de son chef-d’œuvre. Une mise en abîme qui rappelle le film Shakespeare in Love. Mon seul regret sera donc que l’ingéniosité d’Edmond se niche plus dans la manière de raconter l’histoire que dans le scénario lui-même, qui éveille une légère impression de déjà-vu. Mais c’est un joli récit, empreint d’amour et d’autodérision.
Car, outre le rythme, c’est par l’humour que la vivacité d’Alexis Michalik convainc. L’auteur et metteur en scène nous entraîne dans des situations rocambolesques qu’on croirait désespérées si on ne savait pas que, quoi qu’il arrive, tout finira bien. Du côté des personnages, la belle Jeanne est jeune, fluette, douée et romantique, la diva Maria une impressionnante armoire à glace. Le bellâtre est sot mais joyeux, l’épouse bonne et dévouée. Tout y est. Mais Michalik le sait et il fait se croiser des personnages nuancés, principalement Edmond Rostand, et des caricatures hilarantes. Ainsi, les méchants sont deux Corses qui ne se déplacent qu’ensemble, sortes de Dupond et Dupont mafieux à l’accent volontairement lamentable… et irrésistiblement drôle. Leur posture de coqs fiers et offusqués provoque les rires de la salle à chacune de leurs apparitions, semées ici et là comme des petits piments savoureux.
Pourtant, ne nous y trompons pas : Edmond n’est pas une farce, mais une déclaration d’amour. Le lyrisme splendide de Cyrano nous transforme tous en poètes, la détermination d’Edmond nous donne envie de marcher le nez et le verbe hauts, sans nous soucier du cliquetis de la monnaie dans nos poches ou de la longueur de notre appendice nasal. C’est une pièce pleine de panache et de poésie, dont certains vers coulent directement de Cyrano de Bergerac.
Je me suis laissé emporter par cette rivière remuante et fraîche, et suis sortie de la salle la tête pleine d’une folle envie de lire, me déguiser, tomber amoureuse ou d’une échelle, de jouer, parler avec des inconnus, d’écrire des lettres ou des vers, ou, allez, au moins une chronique. Une pièce qui donne ces envies-là ne peut être que mémorable, non ?
À propos d’Edmond, on pouvait dire… Oh Dieu !… bien des choses en somme, mais je dois m’esquiver car un livre m’attend à la bibliothèque : Cyrano de Bergerac, d’un certain Edmond Rostand.
Céliane De Luca