Auteur : office

Un regard parmi d’autres : « Saloon » du Cirque Eloize

Les cowboys, leurs gilets en peau de vache et leurs crachats n’occupent pas la place la plus délicate dans l’imaginaire collectif. Avec sa comédie rythmée par les coups de feu, le cirque Eloize a pris le risque de flirter avec la grossièreté. Grâce à son inventivité, il s’est taillé un costume de soie dans ce tissu bourru.

Musical, acrobatique, narratif, « Saloon » a fait retentir à Beausobre froufrous de jupons et grondement de mouches. Au lieu de contourner les clichés, il les a disposés sur la scène pour mieux les détourner. A commencer par le cheval au galop, emblème des plaines américaines. Sans surprise, « Saloon » avait le sien… imaginaire.

Car il n’y avait ni cheval ni plaine sur la scène du théâtre. Mimiques et bruitages ont suffi à évoquer les grandes étendues, l’animal et le soleil couchant. Il n’y avait pas non plus de balle dans le pistolet, ni même de pistolet. Et pourtant, les bagarres éclataient. Le lasso, utilisé comme corde à sauter, a laissé les bovins tranquilles. Un ballet de mollets a raconté la romance de la belle et de son prétendant, le reste de leurs amours dissimulé derrière un rideau écarlate.

Les numéros se sont enchaînés jusqu’à ce que les spectateurs découvrent la supercherie: on leur avait promis un retour au Far West, et ils avaient voyagé au pays de l’enfance. Assis au comptoir du saloon, ils se sont souvenus d’une époque où une simple lanière devenait la bride d’un étalon, et où une lampe électrique brillait comme la lune.

Les prouesses techniques de la compagnie québécoise, quant à elles, étaient bien réelles. Le dos de la contorsionniste se retournait encore et encore. Les sauts périlleux propulsaient les acrobates dans le vide. Le récit était porté par des corps extraordinairement entraînés, et surtout livrés sans armure au regard du public. Dès le premier numéro, la chute d’un acrobate a rappelé que le cirque prend vie grâce à des vertèbres et des muscles, tous vulnérables. Le jeune homme était tombé de plusieurs mètres et s’était écrasé au sol. Les spectateurs ont retenu leur souffle.

Puis il s’est relevé et a escaladé la barre. La compagnie a continué son show, comme si le risque n’était pas plus réel que le cheval, les armes ou la lune. C’est ainsi que depuis cinq mille cinq cents représentations, le Cirque Eloize fait valser la réalité avec sa meilleure partenaire : l’imagination.

Un regard parmi d’autres: Camille Lellouche, Camille en vrai

Camille Lellouche, je l’ai connue grâce à The Voice en 2015, je l’ai adorée puis oubliée et finalement retrouvée dans le Quotidien de Yann Barthès. Une femme exceptionnellement drôle et talentueuse que j’ai enfin pu voir en live dans son tout premier spectacle de Stand-Up.

Vendredi 29 novembre, elle rentre sur la scène du Théâtre de Beausobre comme une star de r’n’b américaine et j’éclate déjà de rire. Camille Lellouche est la première comédienne (comédiens compris) que je vois sur scène rire à ses propres blagues, et ce naturel me séduit.

D’ailleurs, elle commence son spectacle en imaginant les techniques de séduction des femmes de cromagnons et les teste sur son public, en particulier un spectateur, un certain Gentrit, auquel elle parlera tout au long de son spectacle.

Dans l’autodérision constante, elle passe du chant à la comédie sans arrêter de me faire rire et d’interagir avec le public.

Elle interprète des personnages qu’elle raconte avoir rencontrés durant ses longues années dans la restauration. Interprétations pas du tout subtiles, mais c’est bien la spécialité de la comédienne. La femme de Lenny, la cousine de Kim Kardashian ou encore la fameuse chanteuse de r’n’b, je les avais déjà connues grâce à ses courtes vidéos sur Instagram, et je ne m’en lasse pas. Ces interprétations totalement exagérées, dramatiques, ont à peine le temps de se développer que Lellouche change déjà de sujet.

Elle décide de faire chanter la salle à sa façon, c’est-à-dire façon « yogourt ». Une salle complète doit chanter n’importe quoi et pendant cinq minutes. Qui oserait demander ça à son public ? Eh bien, Camille Lellouche.

L’absence totale de filtres, qui ne plait pas à tous, m’enchante et son dynamisme fait arriver la fin de son spectacle si vite qu’après une heure et demie de rires, je suis convaincue de n’avoir passé qu’une dizaine de minutes en sa présence.

Camille en vrai, c’est un spectacle qui porte parfaitement son nom : un spectacle simple, reflétant le talent de cette femme qui ne se passe pas d’autodérision.

Un regard parmi d’autres: Alonzo King Lines Ballet

Alonzo King Lines Ballet, une compagnie qui incarne son nom à la perfection. Si nous avons assisté à deux chorégraphies différentes sur deux musiques radicalement opposées, tantôt classique, tantôt contemporaine, c’est sur une même linéarité des corps et de l’union de la danse et de la musique que les ballets sont construits.

La scène s’ouvre sur les danseurs et danseuses en tenue classique, collant moulant pour les uns, tutu et pointes pour les autres. Ils tracent quelques mouvements sans musique avant que les airs baroques de Händel n’envahissent la scène et les corps.

Sur une base irréprochablement classique, le chorégraphe insuffle une fluidité et une décomposition des mouvements résolument contemporains. Le travail du corps, de son articulation et la précision des mouvements dessinent lignes et courbes dans un décor épuré. Rien n’entrave la noblesse des corps, parfois lourds et avec lequels les danseurs se débattent sur la musique magnétique du compositeur allemand, envoûtant les corps et le public.

La seconde partie, Common Ground, reprend les mêmes codes propres à King. Sur une composition du Kronos Quartet de San Francisco, les douze danseurs de la compagnie suivent la musique avec toujours cette même précision. Tantôt jazzy, tantôt africanisante, on assiste à une véritable frénésie sur scène. Les danseurs, toujours en mouvement, parfois comme courant après le temps, parfois comme le prenant pour suivre la mesure et entamer une véritable conversation avec la musique.

Les pas de deux sont fusionnels, aériens, accentués par la légèreté des costumes formés de centaines de petits ailerons eux aussi en perpétuel mouvement et épousant les corps dessinés des danseurs.

Reconnu maître incontesté de la danse américaine aux Etats-Unis et plus particulièrement à San Francisco où il fonde sa compagnie en 1982 après avoir travaillé pour Alvin Ailey et l’American Ballet Theater, ce chorégraphe philosophe pense la danse et le danseur. En ressort une œuvre réfléchie traçant une ligne droite entre la musique et la danse menant ainsi à un art foudroyant d’élégance.

Un regard parmi d’autres: La Machine de Turing

« C’est l’histoire d’un homme qui court. Son cœur bat à plein régime dans sa poitrine. Et dans son cerveau irrigué par l’afflux sanguin, des équations à de multiples inconnues se résolvent. Après quoi court-il, après quel savoir, après quel mystère ? », narre le comédien, une pomme à la main. En arrière-plan, sur un écran, défilent des images de guerre, d’extraits de Blanche-Neige. Telle est la mise en situation de l’histoire qui nous est contée en ce mardi soir.

Janvier 1952, dans un commissariat de Manchester. Alan Turing, professeur de mathématique, a été cambriolé, l’inspecteur Mick Ross prend note de sa déposition. Ce premier échange entre les deux protagonistes – l’un bègue et probablement autiste, l’autre pince-sans-rire – prête à sourire. Si ce n’est que Turing s’empêtre, de quoi éveiller quelques soupçons. Flashback. Amaury de Crayencour (jouant le commissaire) enfile une veste en cuir et un béret afin de se mettre dans la peau d’Arnold Muray, amant de Turing, rencontré quelques mois auparavant dans une ruelle sombre.

Entre va-et-vient, habile stratagème d’accessoires porté par de Crayencour selon le personnage qu’il incarne, bande-son quasi cinématographique, mur d’images changeant par rapport aux divers événements, tout est pensé pour transporter les spectateurs avec succès dans une histoire palpitante. Butant sur les mots lorsqu’il incarne Turing, Benoît Solès retrouve par ailleurs une diction parfaite en se tournant régulièrement vers le public afin de situer, d’éclairer les situations, et d’amener les flashbacks avec fluidité.

On découvre au fur et à mesure de la pièce l’invitation de Hugh Alexander, joueur d’échecs, à ce que Turing rejoigne l’équipe enrôlée par les Services de renseignements dans la cryptanalyse d’Enigma – système permettant aux Allemands de communiquer entre eux durant la guerre. L’amour enflammé pour les chiffres, les machines pensantes, Blanche-Neige. Ses déboires, ses humiliations. Le décryptage du code grâce à Christopher, sa machine, nommée ainsi en hommage à son amour d’enfance. Le héros, sous silence depuis dix ans, qui avoue finalement tout à l’inspecteur, et ce lien d’amitié qui se crée malgré les conditions. Son homosexualité, interdite par la loi anglaise, qui lui vaut d’être condamné en 1952 à la castration chimique.

« C’est l’histoire d’un homme qui court. Son cœur bat à plein régime dans sa poitrine. Et dans son cerveau irrigué par l’afflux sanguin, des équations à de multiples inconnues se résolvent. Après quoi court-il, après quel savoir, après quel mystère ? », content les deux comédiens d’une même voix. Une pomme à la main, plongée dans le cyanure, annonce le suicide d’Alan Turing.

Comme si une telle fin ne se suffisait pas à elle-même, Amaury de Crayencour s’installe au bureau pour taper sur son ordinateur portable quelques derniers mots sur ce génie méconnu et précurseur qu’était Turing, lui-même inventeur…de l’ordinateur. Clap de fin et dernière claque pour le public de la part de Benoît Solès, non seulement comédien habité par son personnage mais aussi auteur de la pièce, qui a voulu « célébrer le visionnaire et l’inadapté, le héros et le martyre, bref, l’homme extraordinaire, courageux et passionnant que fut Alan Turing ». Beausobre est debout et nul doute que l’on se souviendra de cette pièce – et de Turing – encore longtemps.

Un regard parmi d’autres: « Encore un instant »

Un appartement aux murs pastel donne le ton, couleurs indémodables, tout comme ces comédies françaises chaque saison à l’affiche. Un sofa, un fauteuil ainsi qu’une coiffeuse meuble la pièce à vivre. Violon et guitare pour nous introduire dans l’univers des propriétaires de ce lieu : un couple pas comme les autres. En effet, Suzanne vit avec le fantôme de son ancien compagnon, Julien. Alors que le quotidien des amoureux semble être plutôt tendre, on comprend vite l’enjeu pour Julien d’être mort et celui de Suzanne de le sentir toujours en vie.

Je ris des personnes qui s’invitent dans ce couple, ces gens qui prennent plus de place que de raison et qui font rire par leur lourdeur. Je souris de la jalousie de Julien qui ne peut laisser de place à ces personnes trop peu sensibles. La belle Laroque, attendrie par cette amour qu’on lui porte, laisse paraître sa douceur dans ce rôle de femme aimante et aimée. En effet, le cœur meurtri par la perte de son compagnon et l’âme tourmentée par cet amour désincarné, ses gestes laissent toutefois transparaître une tendresse à l’égard de cet amour éternel.

Si la venue de Michèle Laroque et de François Berléand me réjouissait, Lionel Abelanski et Vinnie Dargaud ne m’ont pas laissé de marbre. Jouant, entre autres, dans « Scène de ménage », M. Dargaud se voit ici attribuer le rôle d’un jeune homme de 20 ans, amoureux insistant de sa voisine. M. Abelanski (qui joue le frère de José dans cette même série) interprète un metteur en scène quelque peu farfelu. Avec hardiesse, il tente de convaincre Suzanne de jouer sa pièce. Je les ai trouvés tous deux investis d’une folie entrîinante jouée à merveille.

Quelle vie après la mort ? Restons-nous vivant dans la vie de ceux qui nous ont aimés ? Quelle place nous laissent-t-ils ? Merci à Fabrice Roger-Lacan et Bernard Murat de m’avoir donné encore un instant pour vivre ces questions, avec de la place dans le texte pour laisser vivre mes émotions, portées par la thématique de ce que peut être le lien à l’Autre : une ressource, un fossé, un mystère. Une comédie française qui m’a donné un instant pour penser, un instant pour rire, un instant pour être touchée au cœur.

Un regard parmi d’autres: Christophe

Pour moi, Christophe se résume à Aline et Les Mots bleus – honte à moi, oui, vous avez le droit, fans de la première heure ! –, réminiscence d’après-midis forcée passée à écouter Radio Nostalgie en famille. Je ne me suis jamais intéressée au personnage, je n’ai pas tellement envie d’être là ce soir. Quelques professionnels de la musique m’ayant convaincue que l’artiste en valait la peine, me voici donc calfeutrée dans le fauteuil orange, à attendre, circonspecte. D’autant plus qu’à 20h45, soit 15mn après l’heure indiquée, Christophe n’a toujours pas fait son entrée sur scène.

Affublé de bottes de cow-boy, lunettes de star, cheveux longs, il fait finalement son apparition: « j’ai monté l’escalier en courant! » L’entrée annonce la couleur, chaleureuse. C’est vers un piano que le chanteur se dirige pour quelques blablas suivis des paroles anglo-francophones de Lita. Ce soir, Beausobre part en balade, nous explique-t-il. Aparté – le premier d’une longue série – afin d’expliquer le déroulé de la soirée, divisée en plusieurs périodes. Résumé ;

  1. « Couleur de nostalgie »: sous les applaudissements, voici que s’élèvent les premières notes de la Dolce Vita. Christophe enchaîne, dans une ambiance feutrée, des classiques. Ma cavalière, Succès fou… « Ici, je suis comme chez moi, je passe du bon temps! », et qu’importe les erreurs, ici et là. Comme à la maison quoi.
  2. « 2015 : Vestiges du Chaos »: pour faire découvrir et pour ceux qui aiment cet album, le chanteur quitte son piano pour ses synthés, installés au centre arrière de la scène. Rythmique, électronique, scénographie stroboscopique. Beausobre se transforme en club underground, ambiancé à 4h du mat’.
  3. « Coucou aux guitares »: celui qui nous expliquait en début de concert qu’il ne travaille ses guitares qu’en live passe ainsi côté jardin pour gratter un peu. Mais « pas de concert de blues » pour autant, « je suis venu chanter mes chansons ». Petite fille du soleil pour ne citer qu’elle. Instant musical en douceur, couplé à des informations sur son second volume de reprises, uniquement composé de duo, où Christophe s’est à nouveau bien entouré. Vivement l’écoute d’Aline par Philippe Katerine !
  4. « Période d’improvisation. Ou pas!»: il se dit décalé du format. La preuve en est lorsqu’il abandonne ses instruments, un verre de whisky à la main, pour nous raconter, à son bureau d’écolier, des histoires, son histoire. « Inventeur d’histoires pour se jouer de la vie », comme il l’explique. Ode au mensonge, à l’intime. Comme lorsqu’il nageait enfant dans les épingles de sa mère, couturière. D’où « l’audio-bio » des Marionnettes qu’il s’empresse de jouer au public, ravi de l’entracte musicale. Entracte suivie d’une narration – enjolivée ou non, on ne le saura jamais – du quotidien de ses grands-parents.
  5. « Métissage sonore improvisé »: retour au piano, entre calme, absurdité (une danse avec la chaise à son, une panne technique n’en étant pas une), instant psy, Les Paradis Perdus, La petite fille du 3ème, puis Aline, forcément. C’est encore plus proche de son public que Christophe joue ses derniers instants, en lui offrant la possibilité de choisir les ultimes titres ; réclamés par les cris, Les mots bleus, Parle lui de moi, Je l’ai pas touchée, Daisy, Bevilacqua… s’arrêtera-t-il donc un jour ? Au moment de lancer des Smooshy Mushy achetés en station-service en direction des spectateurs… Minute improbable, et de loin pas la seule ! Le rappel ne viendra pas, il nous avait averti : « Les rappels, c’est démodé ». C’est sur un générique de fin joué au synthé qu’il s’enfuit au loin.

Moi qui ne voulais pas venir ce soir… Je ne connaissais que trois-quatre chansons, qui ne m’emballent guère de surcroît. J’ai pesté sur les 15 minutes de retard. Je me suis ennuyée sur les quelques longueurs (2h40 au lieu d’1h30, il y a de quoi). J’irai pourtant écouter Vestiges du Chaos en rentrant – ou demain, car là, j’ai loupé mon train – et, j’avoue que finalement, je ne regrette pas d’avoir été là. Voir une performance d’un chanteur hors du cadre, d’une générosité inestimable, cela fait tout simplement du bien. Et cela ne peut que s’applaudir.

Un regard parmi d’autres: Lou Doillon, « Soliloquy »

20h. La salle sort de sa pénombre, baignée de lumières rouges, bleues, vives, saccadées, voire stroboscopiques. Le ton est donné; Beausobre se teinte de rock en accueillant en ses murs Lou Doillon. En ce vendredi soir, « les règles de la maison, c’est qu’il n’y a pas de règles! » Dansez, sautez, roulez-vous des pelles ! Confortablement installé, le public, certes charmé et enthousiaste, n’est pas (encore) d’humeur à suivre à la lettre les recommandations de la Franco-Britannique, applaudissant chaleureusement, dodelinant timidement de la tête sur les premières chansons.

Timbre grave fascinant et rocailleux, miaulant parfois, la chanteuse aux pattes d’eph fait, elle, son show au diapason avec ses quatre musiciens. Se déplace tel un fauve, agile sur scène, mouvements de bras amples, jambe levée à angle droit. S’offre entière, sourire aux lèvres, discours sans limites et sincères.

20h30. Comment ne pas résister? Une demi-heure aura passée avant qu’une dizaine de spectateurs décident de finalement suivre la règle, sa règle, et de rejoindre la danse. Debout ou assis, cette démangeaison de vouloir s’agiter – sur Soliloquy par exemple –, et cette envie de planer – notamment sur ICU – s’immiscent au fil des morceaux, empruntés à son dernier opus, ainsi qu’à ses précédents albums.

En une heure de concert, entre rock saturé, balades psyché, impulsions électroniques, les escaliers du premier tiers de la salle et les couloirs extérieurs auront été remplis, frétillants de spectateurs sautillant sur leurs deux pieds, mains en l’air pour certains.

21h15. C’est sous des cris, des applaudissements fournis, et face à standing ovation que Lou Doillon réapparaît, en robe meringue rose brillante, kitsch au possible. Faire marrer les gens lui donne du baume au cœur. Envoyer une lettre de rupture avec une perruque, appeler les impôts à poil aussi. « Eclatez-vous, bordel ! », lancera-t-elle en conclusion d’une dernière chanson, en communion avec un public décidément conquis.

Un regard parmi d’autres: Frida Jambe de bois

C’est dans les plus grands moments de certitude que l’univers vous rappelle qu’il est né du chaos. En prenant place dans le parterre de Beausobre pour assister à une pièce sur Frida Kahlo, on s’attend généralement à revivre le parcours d’une icône féministe ou d’une peintre incontournable. Une logique ennuyeuse, il faut croire, pour la Compagnie de l’Ovale, qui a décidé d’approcher le sujet de manière complètement déjantée. Le distributeur jaune vif de Corona trônant sur la scène aurait cependant pu mettre la puce à l’oreille ce soir-là.

Musique entraînante et explosion de couleurs sont au coeur de cette mise en scène du journal intime de Frida Kahlo. Jusqu’à l’entrée en scène de la Mort en personne. Compagnonne de route de notre héroïne et rappel essentiel de la douleur vécue tout au long de son existence, mais aussi d’une volonté de vivre qui n’en a été que renforcée. Dès l’arrivée de ce personnage aux accents burlesques, et ce malgré son cynisme, tout s’accélère à la limite de l’absurde.

Des bribes de vie et des sentiments déclamés se mêlent à l’humour grinçant de la
Mort – dont l’efficacité est un pilier du spectacle – et aux chants.
Accident, sexe, communisme, amour ou encore alcool sont évoqués par
une Frida Kahlo aux multiples visages. Un capharnaüm comme une voie
choisie pour rendre hommage à un personnage impossible à cerner.

On finit par se laisser entraîner dans cette folle danse avec la Mort. Une fois son scepticisme de fervente féministe laissé derrière soi, difficile de résister à un humour qui choquerait même un croque-mort, et à une telle déferlante d’énergie. Allant jusqu’à briser la frontière entre la scène et la salle, les spectateurs s’en vont tanguer avec la Mort dans un dernier éclat d’euphorie pour célébrer l’ultime souffle de Frida. Pour ce qui est de l’icône féministe, il semble qu’elle s’éternise en loge.