Mois : mars 2017

Un regard parmi d’autres: Anne Roumanoff

Anne Roumanoff est l’une des élues, l’une des celles qui remplissent les salles de spectateurs (qui ont payé avec du vrai argent pour aller les voir, précisons-le), les font rire et recommencent année après année.

C’est l’une des très rares incontournables du paysage francophone. Et j’avais réussi à toujours la manquer. Et elle venait à Beausobre. Le plan parfait. Alors en prenant place dans mon cher fauteuil jaune, je me demandais bien quelle verve avait valu une telle renommée à la “tornade rouge”. Ne passons pas par quatre chemins, parce que c’est le printemps et que vous avez certainement des pieds à aller tremper dans le lac ou un potager à chouchouter, je vais vous révéler toute de suite son petit secret : quelle joie de voir un one-(wo)man-show qui ne soit ni « benêt », ni gorgé de vitriol, mais tout simplement… drôle !
Son dernier spectacle « Aimons-nous les uns les autres » est un savoureux fourre tout où se rencontrent dette grecque et phobie administrative, Jean-Claude (avec un “A”, bah oui, parce que sinon ça ferait « Jean-Clude ») et la louve Marine, jeux de mots, jeux de rôles, et jeux de pouvoir.

La jeune quinquagénaire a croqué à pleines dents dans ses personnages hauts en couleur (surtout les plus vives, bien sûr) et leurs petits travers. Dans la politique française aussi, dont elle retrace les luttes dans un conte animalier de son cru. On y trouve le paon tombé du trône (sur lequel il n’est d’ailleurs jamais monté), le gras cochon, la fausse brebis. Et puis le pigeon, comment l’oublier, catapulté chef de clan à sa plus grande surprise.

Car qu’elle réinvente la téléréalité, transforme les campagnes politiques en basse-cour ou se glisse dans le lit d’un couple en mal de libido, Anne Roumanoff le fait avec acuité et finesse, mais sans cruauté, toujours à la recherche d’un terrain fertile où ses bons mots pourront s’ébaudir en toute liberté. Incontournable, c’est moi qui vous le dis.

Céliane

Un regard parmi d’autres: Manu Katché

Je ne vais pas vous le cacher, il y a 10 ans, confortablement installée derrière mon petit écran, j’attendais impatiemment les performances de Julien Doré. Les minutes consacrées à l’un des membres du jury – un homme bien trop sérieux, aux remarques néanmoins très pertinentes -, m’emballaient moins. Il n’empêche, je fais partie de cette génération Nouvelle Star, et ma curiosité s’est vue titillée par la venue de Manu Katché dans nos contrées.

Jeudi 16 mars, le batteur est venu présenter son dernier album, Unstatic, entouré de quatre autres artistes: Jim Watson au piano, Luc Aquino à la trompette, Stéphane Chausse au saxo et Jérôme Regard à la basse.

Place à un quintet donc. Jouant tout en simplicité des mélodies feutrées, ou expérimentales. Proposant des sonorités particulières, ou séduisantes. Mais une constante à relever: chaque solo s’accompagnait d’applaudissements, voire de sifflements de la part de spectateurs enjoués. Manu Katché l’a lui-même souligné; à peine le concert commencé, public et musiciens étaient connectés, dans cette salle “acoustiquement” parfaite.

Sans surprise donc, les cinq musiciens ont mis Beausobre debout. Plus surprenant, ils l’ont même fait chantonner. Un comble pour un concert de jazz instrumental…
Julien Doré reste encore et toujours dans mon coeur, mais avouons-le, découvrir Manu Katché sur scène procure un certain bonheur.
Aude

Un regard parmi d’autres: «Bigre»

Sous les toits d’un immeuble, trois colocataires gaffeurs et touchants mènent « une vie normale ». Et puis, un jour, ils se rencontrent sur le palier.

L’occasion parfaite pour un spectacle bigrement drôle qui déclare la guerre à la solitude urbaine. Point de prince charmant en armure pour la belle de l’appartement sous les combles, mais deux voisins rond et maigrichon aux passions absurdes et attendrissantes, prêts à tisser des liens. Parce qu’entre hurluberlus, ils ne se comprennent pas si mal…

Pour raconter cette tranche de vie et d’immeuble, a été créé un décor qui rappelle les univers enchantés de Wes Anderson et d’Amélie Poulain. On voit les ficelles des « effets spéciaux » et, un instant, on salue même le technicien qui les tire. C’est voulu, c’est léger, et face à cette maison de poupée loufoque, on retombe en enfance. Dans le ciel, les oiseaux sont en carton, mais le lapin sur les genoux du voisin du milieu, quant à lui, est bien vivant.

Truffé de bonnes idées, « Bigre » est une ode à la créativité et aux plaisirs quotidiens. Sans dialogues mais avec une musique qui porte les personnages des baisers jusqu’aux toilettes, cette pièce transmet un plaisir rare. Et au fil cette histoire, car c’est une vraie histoire d’amitié qui se déploie, on s’attache aux colocataires qui n’ont pourtant presque pas pipé mot.

« Bigre » est une plongée dans un petit monde plein de malice, de mélancolie, de bains de soleil sur le toit et de karaokés. Un vrai bonheur !

Céliane

Un regard parmi d’autres: «Momo»

« Momo » nous apprendra deux choses sur la vie : notre enfant n’est pas toujours celui que l’on attendait et si quelqu’un vient cacher ses Chocapic dans notre caddie, il vaudrait mieux que nous les y laissions.

Cette pièce raconte l’histoire de Mme Prioux, DRH campée par la talentueuse Muriel Robin, et de son époux pharmacien, interprété par François Berléand, un couple sans enfant sur le point de faire une rencontre qui bouleversera leur frigo et leurs vies. Tandis qu’ils font leurs courses au supermarché, un homme à l’accent étrange s’empare de leur caddie et s’enfuit. Il s’agit de Patrick, un « grand garçon » sourd et déjà bien adulte, qui fait irruption dans leur appartement et leur assène qu’ils sont ses parents, ni plus ni moins. Avide de partager de l’amour, Mme Prioux est prête à en donner au premier venu. Et l’heureux élu, ce sera Patrick.

Pas moralisateur pour deux sous, « Momo » (« maman », prononcé par Patrick), pose un regard amusé et attendri sur nous, pauvres humains en manque d’affection, prêts à toutes les folies pour donner un sens à notre vie. Même à devenir les parents d’un total inconnu ?

Cette mésaventure qui s’annonce comme une arnaque loufoque prend des allures de comédie touchante et surréaliste qui réussit l’exploit d’échapper au mièvre grâce à son second degré. Car si « Momo » n’est exempt ni de jurons ni de la (semble-t-il inévitable) révélation d’adultère, le sens de l’absurde de son auteur Sébastien Thiéry vient saupoudrer les situations d’une ironie qui m’a fait rire d’avantage que n’importe quel scandale scénique.

Céliane

Un regard parmi d’autres: Les chatouilles

Je ne pleure jamais devant les films, alors devant un spectacle, sans effets spéciaux, vous pensez bien que c’est pareil.

Voici « Les Chatouilles », écrit et interprété par Andréa Bescond et mis en scène par Eric Métayer. La petite fille dont ce seule en scène est inspiré, est devenue une femme, une artiste. Elle s’avance sur la scène de Beausobre. Elle porte une alliance. Elle commence son histoire : Il était une fois Odette, blondinette de huit ans, qui aimait danser. Un jour, alors qu’elle dessine dans sa chambre, Gilbert, un ami de ses parents, l’y rejoint, lui dit qu’elle est jolie, l’enferme à la salle de bain, la viole. Ce cauchemar se répétera durant plusieurs années, jusqu’à ce qu’Odette – ou Andréa ? – trouve en elle, et en elle seule, la force de se libérer de cette emprise.

Andréa Bescond, devenue danseuse puis comédienne, interprète avec brio tous les personnages de ce dialogue de sourds entre la colère d’Odette et la faiblesse de sa mère qui refuse de voir la souffrance de sa fille. Elle joue tour à tour la prof de danse – ses bourrelets comme du flan, son admiration pour Odette- , le père peu bavard, Manu le rappeur raté, les officiers de police, et même le bourreau, susurrant et sordide. Andréa Bescond livre les fantasmes de la jeune Odette, lorsqu’elle rêve que le danseur sur son poster, son idole et ami imaginaire, viendra la protéger contre Gilbert et ses « chatouilles ». Mais des sauveurs, il n’y en a que dans son imagination.

Pourtant, de toute cette noirceur, la victime tire un humour désarmant, qui déguise le poison en sirop à la menthe, plus digeste pour les spectateurs. Sommet d’ironie : l’extrait de « Like a virgin » (Madonna), qu’Odette écoute lorsque, en « pleine crise de préadolescence » selon sa mère, elle refuse de ranger sa chambre.

Indécent ? Mais, c’est son spectacle, et c’est son talent. C’est son cri de rage et si elle doit le partager en nous faisant rire, eh bien rions ! Ainsi, nous nous étranglerons moins devant l’atrocité, nous arriverons à regarder les chatouilles en entier, jusqu’au jugement du criminel et à la libération d’Odette.

« Les chatouilles » est un bouleversant récit de résilience, c’est une lutte à la vie à la mort entre la culpabilité comme étouffoir et la danse comme exutoire. Pour Odette, la vie l’emportera. Car si sa douleur n’est peut-être pas guérissable, elle est exprimable, comme le souligne le sous-titre du spectacle : « La danse de la colère ».
Et puis, dans les silences, on entend les autres enfants, ceux qui n’y survivent pas, à peine évoqués et qui pourtant hantent la scène comme les ombres d’Odette.

Je ne pleure jamais devant les films, alors devant un spectacle, sans effets spéciaux, vous pensez bien…

Céliane