Mois : février 2020

Un regard parmi d’autres : Tiphanie Bovay-Klameth

Nous sommes dans une forêt. Une femme hèle son compagnon, disparu dans la végétation. Son accent vaudois durcit le « r » de « Pierre », et allège le ton de l’épopée. Elle l’appelle encore et encore, en se faufilant entre les arbres. On sent une odeur de terre humide, et, l’oreille à l’affut, on compatit pour cette pauvre exploratrice malgré elle.

Puis Tiphanie Bovay-Klameth sort des arbres, et de son personnage. Sous ses pas vifs, le tapis de feuilles redevient une scène nue. À peine a-t-on le temps de cligner des yeux pour s’assurer que le bois n’existait que dans notre tête, que la comédienne nous invite dans une maison, une autre, une salle de gym. Vêtue de noir, elle glisse d’un lieu à l’autre, une respiration pour seule transition. En apnée dans son univers chatoyant, on a parfois du mal à reprendre son souffle. Si l’on manque d’air, c’est que « D’autres », le premier one-woman-show de la Lausannoise, est d’une extraordinaire justesse. Chaque nouvelle situation nous arrache alors à la précédente, dans laquelle sa gestuelle ample et précise nous avait plongés entièrement.

Récompensée par le Prix François Silvant 2017 et le Prix Théâtre de la Fondation vaudoise pour la culture 2019, Tiphanie Bovay-Klameth emmène les spectateurs dans le village fictif de Borbigny, en effervescence avant un grand évènement : le spectacle de gym. L’humoriste y raconte le quotidien des sociétés locales, sans moquerie ni sentimentalisme. L’exercice est délicat, et réussi haut la main. Car elle ne s’empare pas de tous ces gens, elle les investit. Elle ne dit pas « Voici une mère en colère », elle dit « Si j’étais une mère en colère, je serais comme ça ». Celle-ci, à bout de nerfs parce que la brique de lait est vide et que sa nichée lui assure que « Ce n’est pas moi qui l’ai bu », c’est la nôtre. La marraine (notez à nouveau le comique du « r » et du « ai » du terroir), démunie face à la résistance d’un enfant, c’est notre tentative de baby-sitting. Le père, heureux malgré la « roille », on l’a reconnu aussi, c’est nous face aux montagnes, à la mer, à tous nos paradis.

Venir au one-woman-show d’une improvisatrice professionnelle, c’est offrir un coffre rempli de pâte à modeler à une enfant particulièrement éveillée. Elle crée des personnages expressifs qu’elle arrange dans un décor vivant. Ses multiples talents convergent là : elle ne crée pas « une » salle de gym, mais « cette » salle-ci, celle avec les rubans de couleur dans un bac à gauche, avec Monique et Monique P. qui ne se placent pas comme il faut. Elle se détache brillamment du vague, rien n’est insignifiant.

On est fascinés, pourtant quelque chose nous retient : elle ne nous propose pas de jouer avec elle. Elle ne nous dit ni son nom, ni qu’elle a fini, on peut regarder maintenant. Durant une heure et demie, presque personne aucun applaudissement ne retentit. Pourtant, tout est drôle, et nos mains auraient été ravies de pouvoir se dégourdir entre deux scènes. Mais le public ne peut pas s’imposer et si la maîtresse de cérémonie ne réclame pas de laurier, on doit se contenir.

Tiphanie Bovay-Klameth joue ce spectacle depuis 2017. Inutile, donc, de faire remarquer à cette observatrice hors pair que les scènes sont un peu longues, et les coupures trop nettes. Elle le sait sans doute, mais a conservé ce rythme ; peut-être pour amener au théâtre la monotonie de nos défis ordinaires ? L’humoriste formée à la Manufacture n’a probablement pas oublié non plus le public installé à quelques mètres d’elle. On s’interroge pourtant.

Ne pas se faire extraire des rires sociaux par des pauses calculées, ne pas craindre d’être hissé sur scène comme spectateur-cobaye, est agréable. Ce quatrième mur, avec fenêtres mais sans porte, a aussi l’avantage de ne laisser vivre que les rires irrépressibles. D’ailleurs, ils ne sont pas rares. Mais ils restent trop souvent isolés. Timides ou polis, nous rions moins fort, par peur de déranger, de nous faire remarquer. S’adresser directement à son public, même brièvement, même une seule fois, aurait peut-être permis à Tiphanie Bovay-Klameth de nous laisser la rejoindre, sans qu’elle n’ait à vendre son âme.

À l’issue du spectacle, le hall de Beausobre bourdonne d’une voix homogène : spectacle excellent, mais quelques longueurs. Les applaudissements chaleureux de ce même public, offerts quelques instants plus tôt, apparaissent alors non seulement comme encouragements, mais aussi comme des affirmations de soi : nous étions là aussi. Dans chaque situation, nous reconnaissions notre petit monde, nos « p’tits décas » et nos souvenirs d’enfance. Autant qu’hilares, nous sommes reconnaissants à la comédienne de nous avoir rappelé l’importance d’un ruban de couleur. Nous aurions seulement aimé pouvoir le lui montrer avant le final.

Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres. Yann Marguet : Exister, définition

Yann Marguet, je le connais depuis longtemps. Ayant suivi assidument ses chroniques à Couleur 3, adoré ses personnages Sexomax et Fusil McCul, j’étais impatiente de le voir sur scène.

Pourtant, comme lui-même l’avait confié à plusieurs journalistes, passer de courtes vidéos d’environ 5 minutes à un spectacle de plus d’une heure fût un exercice difficile pour l’humoriste. Mais ce fût un exercice réussi. Durant son spectacle, j’ai ri aux éclats, accompagnée par toute une salle, hilare, devant ce jeune vaudois en pleine crise existentielle.

Notre existence est expliquée scientifiquement par la voix de Morgan Freeman, mais aussi par les parents de Yann Marguet, quand il avait seulement six ans. A cet âge-là, l’humoriste raconte quand il a pour la première fois ressenti le vertige face à l’absurde petitesse de son être. Et oui, le monde ne s’arrête pas à Sainte-Croix et ses tortues ninjas.

A travers de nombreuses anecdotes sur sa vie (ou son imaginaire ?), Yann Marguet tente de trouver le sens de la vie. Recherche tantôt scientifique, tantôt philosophique, mais toujours drôle.

Nina Rast

Un regard parmi d’autres. Le sexe c’est dégoûtant

Ce soir-là, j’ai décidé d’inviter une de mes amies proches, avec qui nous parlons beaucoup de sexualité, pour aller voir quelles discussions ont les personnes plus âgées que nous sur ce sujet. J’ai hâte, non seulement ça va parler de sexe au théâtre, mais en plus spécifiquement de l’échangisme, ce sujet si tabou !

 

Les lumières s’allument, et apparaît un canapé. Un couple s’y assoit et commence à raconter leur vie privée, leur sexualité, et de la pluie et du beau temps. L’ennui est palpable. La conversation est lente, remplie de longs silences. Ils attendent des amis, à qui ils ont proposés une soirée échangiste.

 

Ceux-ci finissent par apparaître aussi, racontent leurs histoires. Ils sont opposés aux premiers : plutôt simples, ce qui leur fait du bien à eux, ce n’est pas vraiment le sexe, mais plutôt la randonnée… Le mari parle de son burn-out, elle essaie d’être positive.

 

Finalement, ils se rencontrent enfin. Tout semble les opposer, mais les deux couples sont marqués par l’ennui et la tristesse. Mon amie et moi, qui nous attendions à une pièce drôle, positive et décomplexée, sommes hébétées. Nous sommes même un peu mal à l’aise. C’est vrai qu’à 23 ans, notre image de la sexualité est bien loin de l’ennui. C’est vrai, cette pièce nous montre que le sexe n’est pas dégoûtant, mais est-il vraiment préférable de le présenter comme ennuyeux ?

Un regard parmi d’autres : le Misanthrope de Molière

Depuis juin 1666, on joue le Misanthrope de Molière. Un classique, que le parterre de Beausobre venait voir ou revoir 355 années plus tard. -Un familier des écoles aussi: dans la salle, un collégien concède qu’il est venu goûter au vrai jeu d’acteurs pour ne pas devoir s’astreindre à la lecture imposée par son professeur.- Le public s’attendait donc ce soir-là à du traditionnel. Et il a été servi. L’audace n’était pas au rendez-vous dans la mise en scène de Peter Stein. Mais n’y voyez pas là une critique. Des costumes ravissants, un décor sobre, composé de boiseries et d’une galerie de glaces, qui ne laissent aux acteurs aucune échappatoire.

Un choix épuré qui permet au spectateur de se concentrer sur l’élégance des vers, le sarcasme, et l’ironie des dialogues de Molière: « L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne, la fourbe a de l’esprit, la trop grande parleuse est d’agréable humeur, et la muette garde une honnête pudeur », lance Eliante/ Manon Combes à propos des amants qui comptent les défauts pour des perfections dans l’objet aimé. Des vers qui font jubiler le public, tout comme le jeu d’acteur particulièrement réussi de Lambert Wilson et Jean-Pierre Malo.

Les dernières scènes s’avèrent particulièrement fortes, notamment lorsque Celimène/Pauline Cheviller tend son cou nacré au bourreau d’Alceste, comme une reine que l’échafaud menace. Le final, lui se veut explosif. Un bruit assourdissant fait sursauter le parterre de Beausobre et dévoile une porte surmontée par un panneau moderne «Sortie», que les contemporains de Molière n’ont jamais connu de leur vie. Un éclair de fantaisie, une modernité bienvenue, qui diffère avec le déroulé initial de la pièce.

Cette porte s’ouvre sur un désert dont on aperçoit au loin les dunes joliment dessinées. Une destination que choisit d’emprunter un Alceste sans espoir, qui préfère fuir l’approche des humains.

Marine Humbert

Un regard parmi d’autres: Plaidoiries

Plaidoiries s’annonçait comme une pièce de théâtre époustouflante, et je ne fus pas déçue.

Seul, Richard Berry entreprend de faire vivre au public de Beausobre cinq plaidoiries qui ont changé l’histoire. En effet, grâce au travail de reconstitution de Matthieu Aron, nous avons pu écouter les paroles des avocats qui ont non seulement marqué l’histoire judiciaire, mais qui ont aussi réussi à faire changer les mentalités d’une époque.

Plaidant pour l’acquittement d’une jeune avortée, Richard Berry joue Gisèle Halimi, qui avait fait de cette affaire un réel combat féministe, menant à la loi Veil trois ans plus tard. Les mots de cette avocate me touchent particulièrement, et résonnent aujourd’hui d’autant plus fort alors que ce droit est remis en question. L’habilité d’oratrice de Gisèle Halimi est impressionnante, et Richard Berry nous transmet toute l’émotion dont l’avocate avait dû témoigner durant cette plaidoirie emblématique.

Et cette émotion ne quittera pas l’acteur de toute la pièce. Passant de l’affaire Ranucci, au procès de Maurice Papon, mais aussi à l’infanticide de Véronique Courjault et la plaidoirie de Jean-Pierre Mignard, représentant les familles de Zyed Benna et Bouna Traoré, dans le contexte d’émeutes et de violences policières en banlieue de 2015, le choix de ces cinq plaidoiries semble éminemment politique et actuel.

A chaque début de plaidoirie, le contexte est donné, le nom des accusés, des victimes mais aussi de l’avocat sont cités. Et à chaque fin, le verdict est annoncé. Ces coupures permettent de bien séparer chaque plaidoirie, toutes importantes mais aussi très différentes. On voit apparaître plusieurs types de techniques de défense. La rhétorique des avocats paraît aussi théâtrale que le discours d’un acteur lors d’une pièce de théâtre, et c’est sûrement ça qui nous permet d’être pleinement plongé dans les discours historiques que récite Richard Berry.

Nina Rast

Un regard parmi d’autres : Zazie

Zazie est une nuit de festival, lorsque les rires nous tiennent éveillés sous une grande tente et que l’on s’endort à l’aube dans le pull de sa meilleure amie. Et puis il fait jour, un nouveau concert nous attend. Alors on enfile sa tenue préférée et ses baskets les plus confortables, prêts à se souvenir de ce qui nous attend. Avec « Essenciel », l’auteure-compositrice-interprète a enveloppé Beausobre dans son concert à la fois intime, inquiet, et enjoué.

Avant d’être une artiste, elle est un Homme de Cro-Magnon qui s’étonne de ne pas se distinguer des autres primates. Tous font la guerre, ou, comme la narratrice de sa chanson « J’étais là », ne font rien pour l’empêcher. Zazie entend les cœurs se briser, et le sien continuer de  battre dans son coin douillet. Enrageant de se sentir impuissante, elle monte sur scène pour défier notre barbarie quotidienne.

A son cœur, cet organe « flambant vieux », elle adresse aussi «Speed », single de son dernier album. Elle y livre une nouvelle bataille, celle contre l’encroûtement. Elle explique ainsi dans une interview pour le Parisien : « Je voulais faire cette chanson comme un massage cardiaque ». La quinquagénaire se voit, « pas tout(e) neu(ve) », et se murmure de ne pas rapetisser :

« Allez, quitte ce corps sage
Bats plus vite que ton âge »

Puisqu’elle le murmure dans un micro, le public rajeunit avec elle. Aux premiers rangs, des yeux émerveillés et connaisseurs engloutissent la chanteuse ; ils la suivent depuis des années, voire des décennies, et ont appris à mieux se comprendre grâce à ses chansons. Le rythme s’accélère, s’affole même, et on dirait que les poitrines des fans se gonflent et éclatent. Quelques bustes se balancent, des lèvres connaissent les paroles, mais on ne se lève pas encore. Seule l’anti-diva tourne et ondule, trébuche, rigole, et danse. Elle ne nous demande pas de nous dandiner comme des enfants à une fête d’anniversaire. Elle n’est pas animatrice et, si elle nous parle gentiment, elle ne nous force pas à lui répondre. Qui l’aime la suive. Et il se trouve que Beausobre l’aime, et se lève aussi.

Elle laisse son public libre d’être qui il veut, mais elle-même, peut-être désireuse de plaire, peut-être intimidée, s’égare quelques secondes dans des minauderies. Sa gestuelle est parfois clinquante, qu’elle porte une main à son chapeau ou la glisse à la bordure de sa poche avant. Le décor, un simple accordéon de panneaux vierges, se retrouve scintillant de flammes électriques, dans lesquelles se découpe la silhouetté de celle qui a écrit « Allumer le feu » pour Johnny Hallyday. Mais si on la regarde attentivement, on remarque heureusement que, derrière ses doigts lourds de bagues, s’étire un demi-sourire.

Avec soulagement, on voit le naturel revenir au galop, celui d’une femme qui invite son public à danser, sans les tirer par le bras. D’une star qui prête attention à ses musiciens, peu importe s’ils sont dans l’ombre, et qui remercie techniciens ainsi que chauffeurs de camion de tournée. D’une Zazie qui, à onze, cinquante-cinq ou cent-huit ans, continue de vouloir découvrir le métro, ou au moins, de grandir en chemin.

 

Céliane De Luca