Catégorie : Danse

Un regard parmi d’autres: Cie 3e étage

Des dérèglements envoûtants

Dimanche en fin d’après-midi à Morges, les plus talentueux solistes et étoiles de l’Opéra de Paris ont déréglé le public ébahi de Beausobre. Menés par l’enfant-terrible François Alu fixé à des ressorts, ce furent 100 minutes d’envoutement total.

Après Désordres, Samuel Murez dérègle, détourne, démembre, décrypte et déroute les codes et le monde fermé de la danse classique. Le tout avec une maîtrise parfaite de la technique.

La scène s’ouvre sur un trio qui semble répéter ses pas de 3, un peu à la manière des coqs dans un poulailler cherchant à impressionner la jeune et jolie danseuse qu’ils malmènent quelque peu dans leurs portés. D’entrée de jeu, pour celles et ceux qui ne connaissaient pas la maison, on cerne ce qui va nous tomber dessus. La danse classique ne se résume pas à des jeunes filles en tutu sur pointes et des éphèbes en collants moulants, elle peut aussi faire rire et savoir en rire.

Ce fut le deuxième tableau qui me captiva particulièrement. Un personnage singulier, inquiétant mais attachant, sorti tout droit d’un film de Tim Burton, nous plonge dans un univers à la fois fascinant et déroutant. Aussi romantique que cruel, intense et violent, ce maître de cérémonie burtonnien malmène, tord/ture avec cynisme ses deux danseurs à l’histoire d’amour passionnée et passionnelle dont je tairai la fin. Une interprétation à couper le souffle sans parler de la technique irréprochable des trois danseurs.

Pour la seconde partie, on repart sur du plus léger comme la revisite du plus fameux quadrille du Lac des cygnes, en passant par des cours de danse tournés en dérision qui nous permettent d’arriver au même constat : nous avons tous souffert des mêmes remarques quelque peu désobligeantes de nos professeurs de danse, qui ont leur comptage de pas bien à eux. 5, 6, 7 eeeet 8 ! On en profite aussi pour un peu d’introspection et de réflexion avec un pas de deux splendide, interrompu par une constatation virtuelle, this piece is boring, it serves no purposes. Mais l’art doit il vraiment avoir un but… ?

Sans oublier l’apothéose avec l’interprétation ô combien virtuose des Bourgeois de Brel par François Alu. Fan inconditionnelle de Béjart qui a donné ses lettres de noblesse à Brel et Barbara, je l’attendais au tournant, si l’on peut dire. Il fut difficile de ne pas faire une standing ovation à Monsieur Alu dès le dernier « con ».

S’adressant aussi bien aux afficionados qu’aux novices, cette compagnie et leur(s) spectacle(s) sont, à mon sens, le meilleur moyen pour faire découvrir la danse classique aux quelques réticents en leur montrant qu’un ballet peut  être drôle, captivant et nous transporter dans un univers fantastique. Ce n’est pas facile de faire preuve d’autodérision, sans tomber dans la moquerie facile et gratuite, le tout avec décontraction, élégance et intensité. On y retrouve ici le mélange absolument unique d’excellence et d’humour, de technique et d’inventivité, de classicisme et de modernité qui fait la marque de fabrique de 3e étage

Un regard parmi d’autres: “Les Amis” de Brigitte Rosset et Frédéric Recrosio

Brigitte Rosset et Frédéric Recrosio… Si vous venez de la région lémanique, ces noms devraient vous dire quelque chose. En effet, ils viennent « de par chez nous », on les croise au marché du coin et surtout, ils ont fait rire sur les planches. On les attendait avec impatience ce soir-là pour la présentation de leur nouveau spectacle : Les Amis.

Scène vide, les voilà qu’ils entrent en discutant, comme s’il n’y avait qu’eux dans la salle. On comprend dès lors qu’ils vont nous partager un peu de leur intimité. C’est eux-mêmes qui amènent et posent le décor : un tapis rouge qu’ils s’empressent de dérouler pour parader tout sourire et un simple chariot contenant une machine à café et de la nourriture prévue pour une dégustation drôlissime teintée de chantage émotionnel.

En premier lieu, les deux acolytes nous présentent le lien qui les unit et nous souhaitent la bienvenue dans leur amitié. On va partager leur complicité, leur douceur, mais aussi leurs engueulades, leurs coups de gueule, leurs tristesses. Le fil conducteur est tissé d’histoires courtes et d’autres plus longues, en liens avec leurs amis ou leur façon d’être amis. On peut se reconnaître, voir des visages, se rappeler des situations. On sourit aussi de quelques vérités sur l’amitié… « Si on n’était pas copains d’enfance, on ne serait pas copain du tout ! ».

Le texte est ficelé de façon à ce que l’on comprenne que l’un apporte à l’autre par sa différence, son enthousiasme, sa folie, sa gourmandise, ses envies. Brigitte est prête à mettre du kirsch dans son vin et du pâté dans sa bouche. Frédéric est prêt à se lâcher la grappe pour suivre Brigitte dans ses folies. On découvre aussi ce message puissant que souvent, on reproche aux autres ce que nous portons aussi en nous, quand les deux Amis qui se chantent Ramona. Une chorégraphie, me faisant penser à des jeux d’enfants, m’a rappelé cette part importante dans l’amitié : la légèreté. Les nombreux clins d’œil à nos traditions, à nos produits locaux (le kirsch pour soigner les vaches fiévreuses, le pâté de chez Mr. Chanson, la farine du Moulin de Sévery) m’ont rappelé d’où je viens.

J’ai adoré le mélange de ces deux personnalités bien marquées, ces deux tempéraments différents, reliés par un doux je-ne-sais-quoi qu’ils nous ont partagé avec amour, humour et sincérité. J’ai aussi été touchée par les histoires amères, glissées entre deux rires et touchant le cœur, ces histoires sur nos amis qui souffrent ou ont souffert.

En somme, il est toujours possible de trouver quelque chose à redire d’un nouveau spectacle, d’une telle proposition d’approche de l’amitié : trop si, pas assez cela, peut-être un peu… Tout comme on pourrait toujours trouver quelque chose à redire de quelqu’un : trop comme ça, pas suffisamment si, certainement beaucoup… Heureusement que ce texte se veut être une chronique et non une critique car je n’aurais pas envie de leur reprocher quoi que ce soit de ce soir-là. L’amitié, la vraie, ne nous invite-t-elle pas à cela ? Accepter l’autre tout entier, soit l’aimer sans condition ? Lui dire ce que l’on pense, avec les moyens que l’on a ? Pardonner et laisser l’Autre libre, tout comme Frédéric pardonnerait à Brigitte qu’elle ne vienne pas le voir s’il était à l’hôpital ? Une belle leçon de la part de ces deux amis francs, authentiques et généreux.

Pauline Peytregnet

Un regard parmi d’autres “Ballet Preljocaj”

Cinq femmes en nuisettes, cinq guerrières légères aux imposantes crinières.

Elles en accueillent deux autres. Ces sept corps n’en font plus qu’un. Des bras et des jambes à la synchronisation bluffante. Les sept respirations et les quatorze bruits de pas se font entendre, subtilement.

Les voilà qui disparaissent. Laissant une seule danseuse à genou, torse nu, dos au public. Elle se meut, dévoile ses côtes inquiétantes. S’agite tel un serpent, une anguille.

Plus tard dans la soirée, la voilà vêtue et accompagnée. Et l’impression d’observer des ébats torrides entre eux deux.
Ce couple amorphe, lui, tournicote s’entrelace pour finalement s’embraser, s’embrasser et virevolter encore et encore.
Jusqu’à laisser sa place à six danseurs qui, face au public, se lancent avec brio sur une espèce de jeu de chaises musicales absolument dément. Applaudissements.

En ce mardi soir, treize artistes nous ont plongé une heure vingt-cinq durant dans l’univers d’Angelin Preljocaj. Un univers composé de Retour à Berratham, Les Nuits, Suivront mille ans de calme, Spectral Evidence, Le Parc, Paysage après la bataille, La Stravaganza, Blanche Neige, Roméo et Juliette.
Car Playlist #1 n’est pas une nouvelle œuvre de ce chorégraphe renommé, mais un melting-pot d’extraits de dix de ses créations, allant de 1994 à 2015. Avec des enchaînements plutôt habiles, le public est ainsi passé de la mélancolie à l’amour, du drame à l’humour, de Beethoven à Natacha Atlas, de Mozart à John Cage, de la technicité pure à la théâtralité.

L’opportunité de se mettre à jour – pour une novice telle que moi – ou de faire son marché dans le rayon danse contemporaine de Preljocaj, en perspective de ses diverses tournées aux quatre coins du monde.

Aude

Un regard parmi d’autres: Les chatouilles

Je ne pleure jamais devant les films, alors devant un spectacle, sans effets spéciaux, vous pensez bien que c’est pareil.

Voici « Les Chatouilles », écrit et interprété par Andréa Bescond et mis en scène par Eric Métayer. La petite fille dont ce seule en scène est inspiré, est devenue une femme, une artiste. Elle s’avance sur la scène de Beausobre. Elle porte une alliance. Elle commence son histoire : Il était une fois Odette, blondinette de huit ans, qui aimait danser. Un jour, alors qu’elle dessine dans sa chambre, Gilbert, un ami de ses parents, l’y rejoint, lui dit qu’elle est jolie, l’enferme à la salle de bain, la viole. Ce cauchemar se répétera durant plusieurs années, jusqu’à ce qu’Odette – ou Andréa ? – trouve en elle, et en elle seule, la force de se libérer de cette emprise.

Andréa Bescond, devenue danseuse puis comédienne, interprète avec brio tous les personnages de ce dialogue de sourds entre la colère d’Odette et la faiblesse de sa mère qui refuse de voir la souffrance de sa fille. Elle joue tour à tour la prof de danse – ses bourrelets comme du flan, son admiration pour Odette- , le père peu bavard, Manu le rappeur raté, les officiers de police, et même le bourreau, susurrant et sordide. Andréa Bescond livre les fantasmes de la jeune Odette, lorsqu’elle rêve que le danseur sur son poster, son idole et ami imaginaire, viendra la protéger contre Gilbert et ses « chatouilles ». Mais des sauveurs, il n’y en a que dans son imagination.

Pourtant, de toute cette noirceur, la victime tire un humour désarmant, qui déguise le poison en sirop à la menthe, plus digeste pour les spectateurs. Sommet d’ironie : l’extrait de « Like a virgin » (Madonna), qu’Odette écoute lorsque, en « pleine crise de préadolescence » selon sa mère, elle refuse de ranger sa chambre.

Indécent ? Mais, c’est son spectacle, et c’est son talent. C’est son cri de rage et si elle doit le partager en nous faisant rire, eh bien rions ! Ainsi, nous nous étranglerons moins devant l’atrocité, nous arriverons à regarder les chatouilles en entier, jusqu’au jugement du criminel et à la libération d’Odette.

« Les chatouilles » est un bouleversant récit de résilience, c’est une lutte à la vie à la mort entre la culpabilité comme étouffoir et la danse comme exutoire. Pour Odette, la vie l’emportera. Car si sa douleur n’est peut-être pas guérissable, elle est exprimable, comme le souligne le sous-titre du spectacle : « La danse de la colère ».
Et puis, dans les silences, on entend les autres enfants, ceux qui n’y survivent pas, à peine évoqués et qui pourtant hantent la scène comme les ombres d’Odette.

Je ne pleure jamais devant les films, alors devant un spectacle, sans effets spéciaux, vous pensez bien…

Céliane

Un regard parmi d’autres: «Incidence Chorégraphique»

“ Tout vrai regard est un désir.” avait dit un jour Alfred de Musset. Sans doute avait-il eu le bonheur de voir « Incidence Chorégraphique », le 12 février à Beausobre.

Sous la direction Artistique de Bruno Bouché, Danseurs et Solistes de l’Opéra national de Paris ont eu la liberté d’interpréter les extraits les plus porteurs du répertoire classique néoclassique et plus contemporain. En découle un spectacle foisonnant, où l’interprétation personnelle des Danseurs vient se frotter aux compositions les plus célèbres et faire jaillir des étincelles.

Aux deux pôles de ce spectacle axé sur la création chorégraphique des danseurs: Agnès Letestu, danseuse étoile de l’Opéra National de Paris et Edna Stern, Pianiste internationalement reconnue.

De cette « Incidence Chorégraphique » naissent des extraits variés, descendant parfois en droite ligne du classique, ou allant chercher ailleurs des gestes assoiffés de pureté. Il y a d’abord la raideur, les sourires imperturbables, le scintillement fané et toujours resplendissant de plus grands ballets du répertoire classique. Seul le décor, sobre, rappelle que ceci n’est qu’un songe et que d’autre créations, plus modernes, viendront bientôt envahir les planches.

Les artistes font un détour par l’humour, aussi, avec deux chats espiègles qui se chamaillent en costume. Ils badinent avec une joie presque enfantine qui voudrait nous donner l’illusion que la danse classique est un jeu à notre portée.

Puis le carcan s’ouvre, la chevelure d’Agnès Letestu se détache. Le corps seul prend toute sa dimension poétique, devient l’œuvre pour laquelle la musique a été créée. Il semble même, lorsque l’Etoile s’approche du piano, très lentement, que c’est ce corps de femme, vêtu d’une robe translucide, qui compose les mélodies au fur et à mesure qu’il se meut.

Grâce à ce spectacle morcelé, les chorégraphes et les interprètes libérés de la narratologie d’un ballet complet, peuvent enfin exister pleinement et rendent à leur discipline un hommage flamboyant.

Céliane

Un regard parmi d’autres: chronique d’une spectatrice sur Le Centre Chorégraphik Pôle Pik

Elève tout à fait incapable de rattraper un ballon ou de grimper à la perche en cours de sport, je me suis parfois gargarisée – lorsque mon état de mollusque m’apparaissait un peu trop clairement – d’avoir fait du hip hop. Entre mes huit et mes dix ans, j’ai en effet suivi des cours de cette danse venue du Bronx et je me souviens notamment d’un ignoble baggy jaune fluo et hors de prix que j’avais dû porter pour une compétition, juste avant que je me tourne vers le modern jazz. Le hip hop ne me semblait alors pas assez féminin, aérien… mais ça, c’était avant de voir le spectacle de hip hop du Centre Chorégraphik Pôle Pik.

Pour ce spectacle prodigieux, le directeur artistique Mourad Merzouki a réussi à réunir trente danseurs et danseuses dans neuf tableaux, composant un ensemble empreint d’humour, fluide et délicat.

Sur une bande-son allant puiser ses origines dans le classique, les musiques orientales et l’électro, les chorégraphies belles et rebelles se sont non pas succédées, mais véritablement emboîtées les unes dans les autres, pour créer un immense tableau en mouvement.

Tandis que les danseurs masculins mettaient leurs corps athlétiques au service de leur danse hypnotique, les danseuses, tout en courbes et en tatouages, n’avaient rien à envier aux ballerines, car il était d’autant plus fascinant de les voir réaliser des prouesses de force et de souplesse énergique, vivante.

Le Centre Chorégraphik Pôle Pik a happé le public, adultes comme enfants, et je me suis demandé si la fillette à-côté de moi, bouche ouverte et yeux écarquillés, n’allait pas bientôt supplier ses parents de lui offrir des cours de hip hop. À ce propos, je me demande où j’ai bien pu mettre mon baggy jaune…

Céliane De Luca