Catégorie : Théâtre

Un regard parmi d’autres : Le Fils

Auparavant souriant, le voilà triste, angoissé en quasi permanence. Nicolas, 17 ans, ne va même plus en cours, n’écoute pas ce qu’on lui dit et lance tantôt des regards haineux. Sa mère, chez qui il vit, ne gère plus la situation. Appel au secours au père qui, lui, a refait sa vie et partage désormais son quotidien avec sa nouvelle femme et un bébé. De par un divorce culpabilisant – et donc prêt à tout pour offrir à Nicolas un nouveau départ – il accepte d’accueillir celui qui désire quitter le domicile familial.

A travers une scénographie de parois coulissantes poétique et à coup de mélodies larmoyantes, on assiste à l’histoire de ces protagonistes, chez l’une, chez l’autre, à travers l’un, à travers l’autre. Anne, mère triste, dépassée et abandonnée. Pierre, avocat pressé qui pense que tout ira bien, toujours. Sofia, belle-mère fatiguée, délaissée, pourtant compréhensive. Et Nicolas, adolescent, centre de l’attention, pour qui la vie n’a plus aucun intérêt.

Même s’il lui arrive parfois de sourire, il se sent incompris au point de franchir le pas. Une première tentative de suicide qui l’envoie à l’hôpital où tous s’accordent à dire que le jeune est fragile. Mais que peut-on faire face à des parents aveuglés ? Face à l’obstination et au « tout ira bien » ?

Si certains versent une larme, d’autres – à mon image – restent de marbre: il demeure cette sensation d’assister à du théâtre de boulevard, version dramatique bourgeois. Intéressant certes, mais surjoué. Plus l’histoire avance, plus les longueurs et ce sentiment que tout semble téléphoné prennent le pas sur les quelques instants forts et précieux qui nous sont offerts. Il y aura fort heureusement ce twist final, ascenseur émotionnel bien loin du prévisible, qui permettra à tout un chacun de réfléchir, par delà les portes du théâtre, à sa manière d’agir, de réagir face à de telles situations.

Aude Haenni

Un regard parmi d’autres: Jacques Gamblin – Je parle à un homme qui ne tient pas en place

17 janvier 2014. Il y a Jacques Gamblin, derrière l’écran de son ordinateur. Et il y a Thomas Coville, qui tente un record du monde à voile.

Le premier écrit au second. Jour après jour. 18, 19, 20, 21, 22 janvier… La correspondance semble désespérément prendre la forme d’un monologue.

Comme nouvelles de l’extérieur, le spectateur suit sur l’écran géant un point jaune se déplaçant sur la carte du monde, soit la représentation d’un homme uniquement présent sur les mers.

Entre cours de tango, salles de théâtre pleines et reblochon du soir, Jacques Gamblin, lui, raconte sa vie, joue, danse, lance des clins d’œil à la salle. Tout en prenant des nouvelles de Thomas Coville, traçant des parallèles entre leur quotidien. Le quotidien de deux hommes qui ne tiennent pas en place.

La mappemonde traversant le jour et la nuit devient eaux mouvantes. Les images plongent Beausobre dans une réalité, celle de la solitude d’un navigateur. Puis arrive Hélène, la Sainte, la tempête, qui force à l’abandon. Jacques doit trouver les mots, continuer à l’encourager. Ose aborder la surévaluation, et même l’échec que l’on devrait somme toute considérer comme « la victoire à l’envers ».

« Ce que tu m’as écrit m’a sans doute transformé à jamais. »

La réponse de Thomas viendra enfin. Forte et poignante.

Bien que le retour sur terre soit agressif pour le spectateur, tant visuellement que sonore, c’est ce fameux point jaune, fil rouge de l’histoire, lien entre ces deux compères, qui deviendra le point final de ce seul en scène. Une première étreinte, loin des remous. Mais couverte d’applaudissements.

 

Un regard parmi d’autres: Vincent Dedienne « Fou de Vincent »

« Comment j’aime Vincent : prêt à m’ouvrir la poitrine pour poser mon cœur à ses pieds. »

Cette phrase apparaît, la lecture continue mais mon cœur s’arrête.

Vincent Dedienne nous propose une relecture intense du texte  d’Hervé Guibert, Fou de Vincent. Hervé Guibert est un auteur cru et son écriture dans Fou de Vincent en est exemplaire, mêlant l’érotisme, à l’humour, à l’amour. Vincent Dedienne, lui, nous le récite, comme le chroniqueur comédien qu’il est, en apaisant la douleur par sa légèreté et son ton espiègle.

Il raconte l’histoire destructrice entre Hervé et le jeune Vincent. L’amour qui les lie ne semble pas réciproque, mais il est si puissant qu’Hervé pourrait s’en arracher le cœur pour l’offrir à son amant. Il raconte ses rendez-vous occasionnels avec Vincent, où il dévoile sa vie la plus intime, de façon crue et impudique. Des spectateurs sortent de la salle. Il continue à raconter, et mon envie de l’écouter redouble. « On a joui ensemble ; n’était-ce pas la première fois ? » Il raconte leurs relations sexuelles, en détail. D’autres spectateurs sortent. Et moi, je me concentre pour ne pas rater un mot. Le texte est obscène, choquant, mais Vincent Dedienne maitrise cette indécence. Le comédien réussit à nous faire rire tout en nous faisant ressentir la misère que ressent Hervé dans cette relation amoureuse profondément toxique et bouleversante.

Je n’avais jamais lu Hervé Guibert, et Vincent Dedienne a réussi à nous transmettre sa passion pour cet auteur et son œuvre que je ne peux attendre de découvrir.

Un regard parmi d’autres : vous n’aurez pas ma haine

Cher Antoine Leiris, Cher Raphaël Personnaz,

Aujourd’hui, c’est à vous que je m’adresse, car ce sont les mots déchirants écrits par un père de famille, et l’interprétation précise et désarmante d’un comédien, qui ont, ensemble, su m’éblouir.

Je pourrais écrire…

-Sur la scène, des chaises métalliques vides sur lesquelles Hélène Muyal-Leiris et les victimes du Bataclan ne prendront plus jamais place. Sur le mur, les dates et les heures défilent au gré du récit d’un père qui tente de composer avec un quotidien meurtri. Dans la tête, l’image d’un petit garçon de 17 mois pour qui les souvenirs de sa maman deviennent un jeu de devinettes. A gauche, un voile blanc cache une pianiste, qui dialogue habilement avec une leçon de résistance et de vie…

Soit.

Commenter haut et fort. Délivrer mon regard. Soigner ma prose. L’exercice semble perdre son sens face au sentiment indélébile que vous m’avez offert.

A la place de l’habituelle chronique, je préfère donc vous adresser cette brève missive.

A la place des bavardages maladroits, un télégramme suffira.

Eblouissement. Force. Sobriété. Pudeur. Délicatesse. Bouleversement. Justesse. Résistance. Le cœur serré. Mais léger.

Cher Antoine, cher Raphaël, lorsque vous avez couché sur un livre et déclaré sur la scène : « vous n’aurez pas ma haine », le public de Beausobre s’est tu.

Les non-dits sont restés dans la salle, comme dans votre salon, lorsque les policiers vous ont annoncé la mort d’Hélène. Les larmes ont hésité au coin des yeux, car, nous aussi, nous voulons leur faire l’affront d’un bonheur intouchable. A la place de celle ou celui qui nous a accompagné au théâtre, s’est installé un vertige de solitude, en imaginant déclarer à son enfant: « il n’y a que moi ». Les applaudissements ont suivi le silence. Ils n’étaient sûrement pas à la hauteur du talent desservi ce soir-là.

Mais n’ayez crainte. J’applique vos conseils à la lettre.

Eblouie par votre récit je n’ai pas eu envie de pousser les portes du théâtre et de revenir à la vie, parfois écœurante, qui grouille au dehors. Et pourtant… à l’image de la lueur d’espoir et de douceur qui résonne en vous, je sais bien que la vie doit continuer. Malgré tout.

 

Marine Humbert

Un regard parmi d’autres : En attendant Bojangles

« Le temps d’un cocktail, d’une danse, une femme folle chapeautée d’ailes, m’avait rendu fou d’elle en m’invitant à partager sa démence. »
Adapter un roman best-seller comme celui d’Olivier Bourdeaut n’est pas une sinécure, mais c’est avec une grande maîtrise et beaucoup de sensibilité que Victoire Berger-Perrin a relevé ce défi, nous invitant à, nous aussi, partager cette démence.
Dès les premières minutes, le ton est donné : la folie est au cœur de l’histoire, et provoquera autant de joie que de tristesse, d’espoir que de doute, de rire que de pleurs.
La fête, ou « la fiesta » comme la désigne le fils, règne sur le quotidien de cette famille rythmé par la mélodie de Mister Bojangles de Nina Simone. Hortense, Pauline ou Elsa, cette femme exigeant chaque jour de se faire nommer différemment entraîne son mari et son fils dans une vie fabuleuse et insensée. Leur appartement à Paris mais aussi dans leur « château » en Espagne, où parade Mademoiselle Superfétatoire, une grue d’Afrique apprivoisée, est constamment rempli d’invités hors du commun, tel que le sénateur surnommé « l’Ordure ». Mais cette vie d’excès ne peut durer éternellement. Un jour vient où le réalité ne peut plus être rejetée, la fête ne peut plus continuer.
Père et fils racontent alternativement leurs souvenirs extraordinaires et leur présent malheureux avec la femme qui a fait de leur vie une histoire magique. L’amour littéralement fou entre ce couple laissera finalement un orphelin forcé à se confronter à la réalité d’une vie sans ses parents.
« J’allais pouvoir répondre à une question que je me posais tout le temps. Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents ? »
La pièce finement interprétée par Anne Charrier, Didier Brice et Victor Boulenger traduit la profonde complexité de ces personnages, et l’univers tout à fait unique du roman. En attendant Bojangles nous fait vivre cette histoire merveilleuse dont on ne peut ressortir que bouleversés.

Un regard parmi d’autres : “Moi, moi et François B2.

Moi, moi et François B. est une pièce qui ne se raconte pas ; elle se vit comme une expérience théâtrale extrêmement originale.
Mais situons tout de même le contexte. B. se rapporte à Berléand. Berléand jouant son propre rôle, celui d’un comédien stressé et exaspéré en route pour jouer Don Juan de Molière. Si ce n’est que le taxi ne se pointe pas, qu’il en attrape un autre au passage et que… Trou noir…
Kidnappé, il ne l’a pas vraiment été. Dans cette agence de voyage pas si ordinaire, sans porte ni fenêtre, il apprend par Vincent, l’auteur avec lequel il est enfermé, qu’il a en fait été aspiré. Aspiré dans le cerveau dudit auteur. Bizarre, vous avez dit bizarre ?
Passant de l’énervement à l’incrédulité, François Berléand finit par s’y résigner. La femme/personnage secondaire/acrobate/table basse, il s’y fera aussi. Citant Jacques le Fataliste, il espère tout de même pouvoir un jour retourner à sa vraie vie.
Quant au public, il suit tant bien que mal le déroulement de l’histoire, et il rit. Il rit de ces dialogues absurdes, il rit de ne plus rien y comprendre. Arrive cet acte III où il se raccroche enfin à quelque chose de tangible… ou peut-être pas tant que ça !
Moi, moi et François B., c’est un peu Inception qui rejoint Dans la peau de John Malkovich, sauf qu’il s’agit d’un François Berléand dans le cerveau de François Berléand. Kafkaïen au possible. « C’est un peu compliqué à expliquer », comme dirait Vincent au comédien, avec ce phrasé agaçant et cette attitude flegmatique.
Venons-on d’ailleurs aux performances. Celle de Sébastien Castro, jouant à merveille ce personne que l’on pourrait aisément qualifier de psychopathe. François Berléand, quelque peu détestable, prend quant à lui un malin plaisir à se moquer de sa propre personne. On adore !
Constance Dollé, femme du personnage principal, discrète et juste au départ, sera bien présente, voire envahissante au final dans son rôle de comédienne to be… Saluons aussi la performance complètement abracadabrante d’Inès Valarcher. Et n’oublions pas Clément Gallet, auteur de la pièce, qui se retrouvera lui aussi sur scène, jouant son propre rôle de jeune dramaturge.
Moi, moi et François B. est un otni – objet théâtral non identifié –, bien loin du théâtre de boulevard (si ce n’est un clin d’œil bien amené) auquel on s’était habitué. Rafraîchissant !
Aude

Un regard parmi d’autres : « Acting », avec Kad Merad et Niels Arestrup

Le pari était audacieux : montrer le théâtre… non, plus difficile : expliquer le métier de comédien sur scène, dans une pièce qui soit à la fois amusante, instructive et profonde (et ne s’éternisant pas jusqu’au petit matin, si possible).
Dans « Acting », les stars du théâtre et du cinéma français Niels Arestrup et Kad Merad retroussent leurs manches pour relever le défi. Le premier interprète un acteur élitiste, emprisonné pour meurtre, le second son nouveau poulain, également prisonnier, excité comme un petit fou à l’idée de lui aussi vivre le rêve hollywoodien. Robert (Niels Aestrup) a aperçu une lueur en Gepetto (Kad Merad), à qui il accepte d’apprendre le métier.
Le spectacle commence et les situations sont tantôt studieuses, glauques ou franchement comiques. On rit bêtement (mais vraiment) du plat de pâtes renversé sur le crâne de Gepetto et des spaghettis qui virevoltent autour de sa tête comme de toutes petites tresses. L’humour est en revanche un peu alourdi par les blagues expliquées quand elles auraient probablement été plus drôles simplement esquissées.
Cette leçon de théâtre et de vie se passe en prison, ce qui offre à l’auteur et metteur en scène Xavier Durringer tout le loisir de doubler son intrigue d’un tissu sombre, de dialogues aux enjeux vitaux, aux mots définitifs. Le plus souvent primesautier, le criminel Gepetto (Kad Merad) se fait grave et son pygmalion (Niels Arestrup) est un meurtrier mélancolique et acide. Presque arrivée à son terme, la pièce atteint son apothéose avec la tirade de Gepetto en ex-mari assoiffé de célébrité, exigeant de briller sous les feux des projecteurs, pour tuer de jalousie la femme qui l’a fait cocu. Maîtrisée, prise au sérieux, cette explosion claque la porte au nez de l’humour. Et, étonnamment, ça fait du bien. Il est rassurant de voir un acteur, avec qui tout le monde ne demande qu’à bien rigoler, oser plonger avec compassion dans un personnage sordide, sans cabotinage.
Comme les coutures trop visibles d’un costume audacieux, les transitions d’« Acting » semblent parfois abruptes. Par exemple, lorsque Kad Merad déclame le début du monologue d’Hamlet, juste après une scène clownesque. Le public est plié de rire, l’acteur est intégralement nu (à l’exception d’une paire de chaussettes, d’une couronne de papier, puis d’une cape jetée sur ses épaules), et voilà que la lumière se tamise et que l’ambiance se fait sombre. Et le public ne sait plus vraiment où donner de la tête. Certains gloussent encore, alors que l’heure se veut grave, mais ce changement brusque n’offre pas au pauvre Gepetto toute l’écoute respectueuse qu’il mérite.
Ayant placé la barre très haut, « Acting » oscille entre tragédie et comédie, sans parvenir totalement à fondre les genres l’un dans l’autre. En résulte une pièce de qualité inégale, qui touche cependant par le cœur qui y est mis, l’interprétation incarnée, et les idéaux auxquels elle aspire.
Céliane

Un regard parmi d’autres, chronique d’une spectatrice sur « Edmond »

Alexis Michalik n’aime pas s’ennuyer et il aime inventer des histoires. Ça tombe bien, le public aussi. Après le Porteur d’histoire, qui avait fait un triomphe à Beausobre, il fuit à nouveau la monotonie à toutes jambes avec sa pièce Edmond.
Les scènes s’enchaînent, le décor, esquissé par un rideau rouge ou un encadrement de porte, se métamorphose tantôt en brasserie, tantôt en appartement spartiate, ou encore en théâtre. Maîtres de la métamorphose, les douze acteurs, interprètent une kyrielle de personnages, bondissant avec talent d’un costume et d’un rôle à l’autre. Il n’est pas rare de les voir pousser un meuble ou enrouler le tapis sous les pieds de leurs compères qui, impassibles, continuent à dérouler le fil de leur récit.
Au milieu de cette mise en scène « caméléon », l’histoire évolue pourtant sans un hoquet. Edmond raconte les péripéties d’Edmond Rostand, jeune dramaturge sans le sou, au moment où, en 1897, il s’apprête à écrire Cyrano de Bergerac. Des éléments de sa vie, comme sa rencontre avec la belle Jeanne, lui inspireront la trame de son chef-d’œuvre. Une mise en abîme qui rappelle le film Shakespeare in Love. Mon seul regret sera donc que l’ingéniosité d’Edmond se niche plus dans la manière de raconter l’histoire que dans le scénario lui-même, qui éveille une légère impression de déjà-vu. Mais c’est un joli récit, empreint d’amour et d’autodérision.
Car, outre le rythme, c’est par l’humour que la vivacité d’Alexis Michalik convainc. L’auteur et metteur en scène nous entraîne dans des situations rocambolesques qu’on croirait désespérées si on ne savait pas que, quoi qu’il arrive, tout finira bien. Du côté des personnages, la belle Jeanne est jeune, fluette, douée et romantique, la diva Maria une impressionnante armoire à glace. Le bellâtre est sot mais joyeux, l’épouse bonne et dévouée. Tout y est. Mais Michalik le sait et il fait se croiser des personnages nuancés, principalement Edmond Rostand, et des caricatures hilarantes. Ainsi, les méchants sont deux Corses qui ne se déplacent qu’ensemble, sortes de Dupond et Dupont mafieux à l’accent volontairement lamentable… et irrésistiblement drôle. Leur posture de coqs fiers et offusqués provoque les rires de la salle à chacune de leurs apparitions, semées ici et là comme des petits piments savoureux.
Pourtant, ne nous y trompons pas : Edmond n’est pas une farce, mais une déclaration d’amour. Le lyrisme splendide de Cyrano nous transforme tous en poètes, la détermination d’Edmond nous donne envie de marcher le nez et le verbe hauts, sans nous soucier du cliquetis de la monnaie dans nos poches ou de la longueur de notre appendice nasal. C’est une pièce pleine de panache et de poésie, dont certains vers coulent directement de Cyrano de Bergerac.
Je me suis laissé emporter par cette rivière remuante et fraîche, et suis sortie de la salle la tête pleine d’une folle envie de lire, me déguiser, tomber amoureuse ou d’une échelle, de jouer, parler avec des inconnus, d’écrire des lettres ou des vers, ou, allez, au moins une chronique. Une pièce qui donne ces envies-là ne peut être que mémorable, non ?
À propos d’Edmond, on pouvait dire… Oh Dieu !… bien des choses en somme, mais je dois m’esquiver car un livre m’attend à la bibliothèque : Cyrano de Bergerac, d’un certain Edmond Rostand.
Céliane De Luca

Un regard parmi d’autres : « Courir »

Père Romanens, raconte-nous une histoire… Lis-nous dis, oui une histoire encore… Nous, à Beausobre, on t’écoutera bien… conter la vie d’Emil Zátopek, « l’homme qui va courir le plus vite sur Terre ».

Passionnant orateur affublé d’un jogging aux fameuses trois bandes, la salle t’a écouté t’emparer de « Courir », roman de Jean Echénoz. Elle a tendu l’oreille pendant que tu débitais ces paroles avec ce phrasé si particulier, chantant, proche du slam. Et ce sans t’arrêter… Ou si peu. Le temps de transpirer, de courir, un tour ou deux.

Jeudi, on s’est plongé dans l’Histoire, dans la vie de ce coureur de fond tchécoslovaque. « La Locomotive » comme ils disaient. Dans le public, certains devaient avoir entendu parler de lui, d’autres non. Qu’importe. On a ri, frissonné, presque pleuré, et surtout applaudi, proche de la frénésie. Mais quelle star a-t-on applaudi finalement ? L’homme de terrain, l’homme de scène ? Tout s’emmêle.

On s’est, au fur et à mesure des secondes et des minutes, senti embarqué dans ce déroulé historique, dans ce passé si loin, si proche en même temps. L’occupation nazie, le communisme… Relaté à travers de simples mots. Et quelques accessoires, futiles et si utiles à cette mise en scène minimaliste. Un micro aux résonnances d’époque, des collègues de scène affublés d’une veste ou d’une casquette.

Ces mêmes collègues – trois brillants musiciens connus sous le nom de Format A’3 – qui, passant du jazz au post-rock, ont embelli les moments heureux, accompagné les instants plus sombres. Bande-son idéale, quasi indispensable pour faire vivre un tel monologue sur scène. Et faire vibrer un public conquis.

Père Romanens, toi qui racontes si bien, à quand une histoire encore ?

Aude Haenni

 

 

Un regard parmi d’autres : « Le livre de ma mère », avec Patrick Timsit

Pourquoi transformer un livre en spectacle ? Patrick Timsit, comédien et fils de parents commerçants en maroquinerie, nous a donné une flamboyante réponse.

À son bureau, sanglé dans un costume de monsieur sérieux, Timsit s’adresse à nous, d’adulte à adulte. Sa bouche se fend d’un sourire : il commence à nous raconter « Le livre de ma mère». La mère d’Albert Cohen, adorée et soudain morte, vive seulement dans la mémoire de l’écrivain. L’acteur nous la fait rencontrer, celle aux petites mains agitées, celle capable d’attendre sur un banc, durant trois heures, que vienne son fils déjà homme.

« Amour de ma mère. Elle était avec moi comme un de ces chiens aimants, approbateurs et enthousiastes, ravis d’être avec leur maître.»

Au-dessus du bureau en désordre, des diaporamas d’enfance défilent et colorient le récit de souvenirs gais. Car « Le livre de ma mère » grelotte, les mots glacés plongent sous la peau des spectateurs pour se réchauffer. Sa mère est morte et Cohen n’en revient pas. Il la croyait immortelle, bien sûr. Sans ombre, sans reproche, affectueuse et humble, sa maman est une sainte que l’artiste supplie de ne pas l’abandonner. De revenir, par pitié.

« Fini, fini, plus de Maman, jamais. Nous sommes bien seuls tous les deux, toi dans ta terre et moi dans ma chambre. »

Vidé de son amour parfait, le garçon est devenu vieillard tout d’un coup. Et les mouvements du monde, les plaisirs, coupables car vivants, sont dérisoires.

« Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette le voyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l’âme de Juliette n’éprouve plus de nobles émois. »

Il m’apparaît alors que ce spectacle doit être une torture pour ceux dont la mère n’est pas une immaculée gardienne. Sourient-ils aussi nostalgiquement, ceux qui, dans la salle, peut-être à seulement quelques sièges de la scène, ne peuvent pas voir en l’amour maternel la preuve de l’existence de Dieu ? Est-ce qu’ils se moquent du naïf Albert qui pleure la disparition d’un être divin ? Est-ce qu’ils pleureront en retrouvant leur lit ?

Pourquoi transformer un livre en spectacle ? Peut-être parce que, sobre et pourtant solaire, Patrick Timsit fait jaillir de ce texte blessé ses trésors de tendresse. Parce que « Le livre de ma mère » est une ode à l’idéal de bonté, avant d’être un questionnement. Parce qu’on ressort de la salle en sachant que ces mots resteront lovés en nous.

« Louange à vous, mères de tous les pays, louange à vous en votre sœur ma mère, en la majesté de ma mère morte. Mères de toute la terre, Nos Dames les mères, je vous salue, vieilles chéries. »

Céliane De Luca