Inconnu à cette adresse

Par Marion Brêchet - 31.10.2025

Il y a des pièces qui frappent sans tambour ni trompettes, sans effets de manche ni décor envahissant. Inconnu à cette adresse est de celles-là. Une oeuvre qui avance à pas feutrés, par la seule force de ses mots, et qui finit pourtant par vous atteindre en plein coeur.

Sur scène, deux hommes, une correspondance. Et un monde qui bascule. D’un côté, Max, marchand d’art juif installé à San Francisco. De l’autre, Martin, son ami d’origine allemande, rentré au pays au début des années 1930. Max Eisenstein et Martin Schulse s’écrivent comme on respire, avec la familiarité tranquille de ceux qui se connaissent par coeur.

Leurs lettres, d’abord chaleureuses, se chargent peu à peu d’un poids inquiétant. Insidieusement, l’Histoire s’invite dans l’intime. L’idéologie infiltre les phrases, déforme les certitudes, jusqu’à fissurer ce qui semblait inébranlable.

Ce qui saisit, c’est cette lente transformation, presque imperceptible. Rien n’est brutal au départ. Tout glisse. Une formule change, un ton se durcit, une empathie s’efface. Et soudain, on réalise que l’amitié n’est plus qu’un souvenir. La dernière lettre, retournée à l’envoyeur avec la mention « inconnu à cette adresse », agit comme un couperet : l’effacement n’est plus symbolique, il est total.

Sur scène, cette correspondance devient viscérale. Sous la direction sensible de Jérémie Lippmann, le texte de Kressmann Taylor se mue en une joute de regards, de silences et de ruptures. Dans cette version jouée par Jean-Pierre Darroussin et Stéphane Guillon, on sent chaque phrase vibrer comme si elle pesait plus lourd que le précédent mot. La scénographie épurée, loin de diminuer le propos, lui donne toute sa résonance, laissant aux acteurs et à leur souffle l’espace suffisant pour vous happer. Les choix de mise en scène participent pleinement à cette montée dramatique, notamment ce rideau qui s’impose comme une frontière scénique puissante, tantôt lien, tantôt séparation définitive entre les deux hommes. Un simple tissu, et pourtant une barrière mentale, politique, humaine.

Les dialogues, d’une efficacité redoutable, prennent aux tripes. Ils ne cherchent pas l’effet, ils l’obtiennent. Chaque phrase semble pesée, chaque silence chargé de sens. Et sans jamais forcer le propos, les réflexions s’invitent naturellement dans l’esprit du
spectateur. On ne nous assène rien : on nous laisse penser, douter, ressentir, et c’est précisément ce qui rend l’expérience si forte.

Inconnu à cette adresse n’est pas seulement une oeuvre sur le passé. C’est une pièce qui résonne avec une inquiétante justesse aujourd’hui, rappelant à quel point les mots peuvent construire, mais aussi détruire. Une pièce pleine de sens, forte et attachante, qui laisse une empreinte durable, bien après que le rideau soit retombé.

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