Un regard parmi d’autres : « L’Heureux élu »

Paris. Quartier de la Bastille. Dans cet ancien atelier transformé situé au septième étage sans ascenseur, Greg (Yvan Le Bolloc’h) et Mélanie (Mathilde Penin), couple de bobos par excellence, sont loin de se douter de la tournure que va prendre la soirée… contrairement au public, rapidement mis dans la confidence grâce aux arrêts sur image, aux apartés des personnages balançant leurs secrets et autres états-d‘âme.

Dans ce loft donc, on apprend que Charline (Mélanie Page), partie travailler à New York, est de retour à Paris, accompagnée. Elle veut présenter Noël (Yvon Back), son futur mari rencontré dans d’horribles circonstances, à ses amis.

Le souci, c’est que Jeff (Bruno Solo), ex de Charline – qui ne s’est évidemment jamais remis de cette rupture – s’est invité à la soirée. Sans se douter de sa présence imminente, il raconte avoir rêvé de son amour perdu la nuit d’avant. Face à la réalité, il aura de quoi se saouler une heure quarante durant !
Vous les voyez, les problèmes arriver ? Tenez-vous bien, ce n’est que le début…

Car pendant que Noël tourne en rond à la recherche d’une place de parc, Charline les met en garde : son fiancé est « un peu différent ». Sur un fauteuil roulant ? Noir ? Con, mais vraiment con ? Si seulement ! L’homme, tiré à quatre épingles, est raciste, simplement. Africains, Juifs, Chicanos, tous y passent. Les propos s’enchaînent, sous le regard médusé de ces « humanistes de la Bastille », comme il les nomme. Le pompon ? L’homme est un passionné d’armes ; il en porte d’ailleurs une sur lui. Et n’hésite pas à dégainer. Charline est gênée, mais aveuglée par l’amour, elle ne démord pas, « il va changer, il a déjà changé ! » Qu’importe. « Face à des opinions inacceptables, on ne transige pas avec la morale ».

Imaginez un instant un tel cas de figure dans votre salon. Que dire, que faire… Doit-on tout balancer (aidé par un verre dans le nez) ? Ravaler ses remarques ? Epauler ? Dans « L’Heureux élu », l’un est porté par la rancœur, l’autre par la lâcheté, la troisième par l’amitié. Des positions différentes, des discussions qui, au fur et à mesure de la situation, amènent des non-dits enfouis depuis 20 ans. Evoqués au préalable au public, les voilà faire finalement leur apparition sous forme de rebondissements, où des duos se forment, se déforment. L’homme raciste, mais honnête, ne serait-il pas le plus méritant finalement ?

Dramatique au premier abord, la pièce d’Eric Assous force à réfléchir, tout en n’échappant pas aux rires. Des rires amenés par quelques sublimes sorties verbales, mais surtout les prestations des deux acolytes de « Caméra Café », soit un Bruno le Solo fin rond sans limite, et un Yvan le Bolloc’h bourgeois pathétique. Non sans oublier un Yvon Back parfaitement imbuvable.
Aude Haenni
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