Souchon : des sauterelles contre la somnolence

Sur scène, Alain Souchon monologue, s’égare dans de longues listes de courses, abreuve le public d’anecdotes. C’est la complainte tragicomique du seul homme à connaître le spleen ou la nostalgie des élégantes années cinquante. On le sent à deux doigts de taper du pied. Sauf que, bien sûr, les spectateurs comprennent tout. Il y a un demi-siècle qu’ils s’amusent avec Souchon de son personnage de petit martyre timide, seul parmi la foule. Mais sa famille de mélomanes aigre-doux, ne soyons pas dupes, est bien peuplée : Laurent Voulzy, compère avec lequel il a fait un album et une tournée, le « scintillant Edouard Baer », co-auteur de « Presque », et ses fils, eux aussi artistes et collaborateurs.

Décrits par Souchon, les baisers s’envolent comme des mélodies, mais les objets, eux, nous plombent. Une baignoire n’est pas la mer, la machine à laver rince laborieusement le linge des relations qui durent et jaunissent sous les aisselles. Avec des « si » on mettrait Paris en bouteille, mais ceux de Souchon essaient de l’en sortir. La déprime électroménagère peut avoir la poésie de l’expérience partagée ; nous aussi nous sommes des espadons dans une baignoire, nos amours aussi avaient une couleur d’origine plus étincelante. A sa voix gracile répond l’écho muet des bouches qui, dans la salle comble, miment les paroles. Quelqu’un lui tendra une fleur, à la fin du spectacle. Trois rangs plus loin, une spectatrice lui offrira un « Merci » inaudible au milieu des applaudissements émus. Dont les miens.

La détresse globale, par contre, s’écoute à froid, mon sentimentalisme serait malvenu. Lorsque le néon rouge bat les tempes de la scène et que Souchon parle du Soudan, mon inertie m’apparaît, éléphantesque. Mon fauteuil est confortable à en être gênant, le son est soudain moins précis et brouille certaines paroles. Je me concentre, histoire d’avoir la décence de saisir quelques bribes de lutte sociale. Avant la fin du concert, les soubresauts d’Alain Souchon et le refrain de « La vie ne vaut rien» auront eu raison de ma honte. Plutôt que de nous terrasser, Souchon nous invite à partager son effarement devant ces étés desquels disparaissent les sauterelles.

Puisque c’est comme ça, il a décidé que la sauterelle, ce sera lui.

Ou, plutôt qu’une sauterelle, une puce. Dans la chanson d’Yves Duteil, « La puce et le pianiste », le jazz naît grâce à un insecte en colère. Alors qu’elle se reposait sur la touche noire d’un piano, une puce est dérangée par la main du musicien. La bestiole bondit alors sur cette dernière, qui s’accélère, le rythme avec elle. Souchon est à la fois la puce et la main. Il tente de somnoler sur une note, se dit que « c’est déjà ça ». Il fredonne ; peut-être que « presque », c’est assez. Mais les pianistes métaphoriques veulent rabâcher leurs airs monotones et égoïstes, alors la petite créature n’a d’autre choix que de réagir. Elle aussi sait jouer ; encore et encore, elle saute sur le quotidien et en extrait le sublime.

Dans le hall du théâtre, je dirai que j’ai eu beaucoup de plaisir au concert, et ce sera vrai. Mais je ne m’endormirai pas tout de suite, bercée par des chansons qui ont la finesse d’un papier de verre.

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