Un regard parmi d’autres: chronique d’une spectatrice sur «Cuisine et Confessions»

Je me souviens des pâtes du jeudi midi, mon repas préféré de la semaine. Le lundi, le mardi et le mercredi, je rentrais à la maison sans pouvoir deviner si ma mère nous préparait une délicieuse quiche ou un gratin de fenouils, nettement moins alléchant, mais le jeudi, je savais. Sur le chemin de l’école, je marchais vite, pensant déjà aux spaghettis fondants, saupoudrés de parmesan ou de pesto au basilic. Et si c’était une sauce carbonara, alors le jeudi devenait mon jour favori de toute la semaine.

La cuisine, les souvenirs d’enfance, les festins imaginaires, tels étaient les récits que nous a livrés la troupe de cirque québécoise “Les 7 doigts de la main », lors de sa représentation à Beausobre. Ils avaient pour décor une cuisine majestueuse et narraient leurs histoires d’amours culinaires, entre leurs numéros de contorsions, jonglage, sauts à travers des cadres de bois en équilibre et pirouettes (Si ces dernières vous évoquent un lointain spectacle de gymnastique, imaginez-les réalisées sur une barre verticale, à plusieurs mètres du sol ; c’était autrement plus intense qu’une roulade en avant).

Les artistes brodaient leurs discours de phrases leurs langues maternelles : espagnol, suédois, anglais et donnaient à leur périple en cuisine des airs de voyage. C’était poétique, époustouflant, amusant, touchant.

Un monologue, pourtant, a détonné dans ce joyeux festival de saveurs : lorsque l’un des artistes, debout sur la plan de travail, nous a raconté le destin de son père, mort dans un camp de concentration argentin, en 1977 alors qu’il n’avait pas 35 ans et que son fils, l’acrobate, n’était encore qu’un bébé. Cet homme dont nous n’avions jamais entendu parler et qui, s’interrogeait son fils, avait sans doute eu comme dernier repas une quelconque bouillie froide. Et puis il nous a raconté le festin que cet intellectuel condamné aurait partagé avec sa famille, s’il l’avait pu, comme ils auraient bien mangé, comme ils auraient ri. Le spectacle a continué. Il fallait oublier cette intrusion sordide et se consacrer à la volupté du présent, dans cette cuisine enchanteresse. « oublier cette intrusion sordide » est peut-être maladroit ; c’est dur, certes, mais c’est une réalité. Il ne faut pas « oublier ». Ca va choquer des gens. Plutôt « il fallait se consacrer à la volupté… »

Peut-être que leur secret pour nous faire replonger dans la douceur était que la joie de vivre de la troupe, unie comme les 7 doigts de la main, semblait réelle. Ils interagissaient. Les uns avec les autres. Avec le décor, qu’ils escaladaient à leur guise. Avec le public, invitant une jeune femme sur scène pour lui déclarer leur flamme autour d’une omelette (capable, nous a-t-on promis, de nous emmener au paradis en une seule bouchée). Trois chanceux ont même été conviés à mettre la main à la pâte pour préparer un pain à la banane et un plat de pâtes que nous étions tous invités à partager autour de la scène à la fin du spectacle.

Et, pour moi, cette soirée avait comme un goût de jeudi.

Céliane