Un regard parmi d’autres, chronique d’une spectatrice sur « Edmond »

Alexis Michalik n’aime pas s’ennuyer et il aime inventer des histoires. Ça tombe bien, le public aussi. Après le Porteur d’histoire, qui avait fait un triomphe à Beausobre, il fuit à nouveau la monotonie à toutes jambes avec sa pièce Edmond.
Les scènes s’enchaînent, le décor, esquissé par un rideau rouge ou un encadrement de porte, se métamorphose tantôt en brasserie, tantôt en appartement spartiate, ou encore en théâtre. Maîtres de la métamorphose, les douze acteurs, interprètent une kyrielle de personnages, bondissant avec talent d’un costume et d’un rôle à l’autre. Il n’est pas rare de les voir pousser un meuble ou enrouler le tapis sous les pieds de leurs compères qui, impassibles, continuent à dérouler le fil de leur récit.
Au milieu de cette mise en scène « caméléon », l’histoire évolue pourtant sans un hoquet. Edmond raconte les péripéties d’Edmond Rostand, jeune dramaturge sans le sou, au moment où, en 1897, il s’apprête à écrire Cyrano de Bergerac. Des éléments de sa vie, comme sa rencontre avec la belle Jeanne, lui inspireront la trame de son chef-d’œuvre. Une mise en abîme qui rappelle le film Shakespeare in Love. Mon seul regret sera donc que l’ingéniosité d’Edmond se niche plus dans la manière de raconter l’histoire que dans le scénario lui-même, qui éveille une légère impression de déjà-vu. Mais c’est un joli récit, empreint d’amour et d’autodérision.
Car, outre le rythme, c’est par l’humour que la vivacité d’Alexis Michalik convainc. L’auteur et metteur en scène nous entraîne dans des situations rocambolesques qu’on croirait désespérées si on ne savait pas que, quoi qu’il arrive, tout finira bien. Du côté des personnages, la belle Jeanne est jeune, fluette, douée et romantique, la diva Maria une impressionnante armoire à glace. Le bellâtre est sot mais joyeux, l’épouse bonne et dévouée. Tout y est. Mais Michalik le sait et il fait se croiser des personnages nuancés, principalement Edmond Rostand, et des caricatures hilarantes. Ainsi, les méchants sont deux Corses qui ne se déplacent qu’ensemble, sortes de Dupond et Dupont mafieux à l’accent volontairement lamentable… et irrésistiblement drôle. Leur posture de coqs fiers et offusqués provoque les rires de la salle à chacune de leurs apparitions, semées ici et là comme des petits piments savoureux.
Pourtant, ne nous y trompons pas : Edmond n’est pas une farce, mais une déclaration d’amour. Le lyrisme splendide de Cyrano nous transforme tous en poètes, la détermination d’Edmond nous donne envie de marcher le nez et le verbe hauts, sans nous soucier du cliquetis de la monnaie dans nos poches ou de la longueur de notre appendice nasal. C’est une pièce pleine de panache et de poésie, dont certains vers coulent directement de Cyrano de Bergerac.
Je me suis laissé emporter par cette rivière remuante et fraîche, et suis sortie de la salle la tête pleine d’une folle envie de lire, me déguiser, tomber amoureuse ou d’une échelle, de jouer, parler avec des inconnus, d’écrire des lettres ou des vers, ou, allez, au moins une chronique. Une pièce qui donne ces envies-là ne peut être que mémorable, non ?
À propos d’Edmond, on pouvait dire… Oh Dieu !… bien des choses en somme, mais je dois m’esquiver car un livre m’attend à la bibliothèque : Cyrano de Bergerac, d’un certain Edmond Rostand.
Céliane De Luca
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