Un regard parmi d’autres : « Du classique au Jazz », avec Jean-François Zygel et André Manoukian

Le théâtre, c’est pour les vieux, le jazz, pour les ascenseurs, et le classique, ça n’est plus pour personne. J’ai vingt-trois ans, aucun attachement particulier aux ascenseurs et la seule mélodie que je sache jouer est « Do ré mi la Perdrix ». Le spectacle d’improvisation des pianistes et compositeurs Jean-François Zygel et André Manoukian, aurait donc dû me laisser sur la touche. Voir deux prodiges se lancer des piques musicales et se taper mutuellement dans le dos de leurs mains de virtuoses me semblait un bon moyen de me rappeler que, même « Do ré mi la Perdrix », je ne le joue qu’à un doigt. Pourtant, j’ai aimé ce spectacle et m’y suis sentie à ma place. Comment ont-ils réussi à mettre leur duel à ma portée sans sacrifier leur talent ?

C’était la troisième fois que je voyais Jean-François Zygel sur scène, cette ébauche de familiarité m’a permis d’aborder ce spectacle plus curieuse qu’intimidée. Un nouvel élément venait néanmoins ébranler mon assurance : André Manoukian. L’introduction de cet adversaire avait fait jaillir une appréhension; avec deux talents pour une seule scène, le duel artistique se transformerait-il en concours de popularité ? En arrivant à Beausobre, j’ai traversé la route surchargée de voitures et imaginé la foule qui se densifiait. Je me demandais si Zygel et Manoukian n’allaient pas être tentés de se disputer non pas l’estime du public, mais son affection. Sans espérer voir les touches se rougir du sang des pianistes, prêts à tout pour faire forte impression, je craignais que la salle pleine ne se transforme en caisse de résonance flatteuse. Une heure et demi plus tard, je descendrais cette même route, rassurée, encore vibrante de leurs mélodies.

J’avais sous-estimé les duellistes en redoutant qu’ils ne s’improvisent clowns, quand ils voulaient seulement être des musiciens. Ils avaient doublé leur charisme pour mieux servir leur art, et non l’inverse. Ils disaient « Jean-Seb » pour Jean-Sébastien Bach et se chamaillaient pour un accord, comme si tout cela n’était qu’un jeu sans enjeu. Ils ont fait semblant de se disputer pour leur honneur, mais  c’est pour celui la musique qu’ils le faisaient. Elle était la muse et l’instrument, ils avaient passé leur vie à l’aimer et à essayer de la comprendre. Ce soir, ils nous présentaient leur bien-aimée.

Alors oui, ils ont glissé « Mozart » et « périnée » dans la même phrase, et le public a ri, moi la première. André Manoukian a fait des plaisanteries de petit coquin, invariablement accueillies par une moue de surprise du raisonnable Zygel. Comme on l’attendait d’eux, le jazzman a joué les attachants trublions et le pianiste classique s’est tenu bien droit, à l’aise dans son rôle de voix de la raison. Mais ils ne s’utilisaient pas l’un l’autre pour nous plaire. Ils se montraient une admiration, publique peut-être, joueuse certainement, mais aussi sincère. Ils trépignaient et se chahutaient, pas pour avoir la meilleure place, mais pour en créer une plus grande pour la musique.

Ils s’infiltraient dans un air célèbre, bondissaient dans son rythme pour mieux le déconstruire, puis le noircissaient d’accords mineurs. Assise au fin bord de mon siège, je guettais les mélodies, avec l‘impression  d’être capable moi aussi d’en inventer une. J’avais oublié mes goûts pop et le prestige de Zygel et de Manoukian. Ils ont raconté comment la première note appelle la deuxième, et comment toute la mélodie les suit naturellement. Pédagogues sans pédanterie, ils ont laissé le public comprendre, sans se barricader derrière du jargon, et lorsqu’ils ont fait monter plusieurs personnes du public sur scène, ils n’ont pas eu l’air de se sacrifier. Ils avaient ouvert leurs pianos et nous avaient laissés nous y tapir et tendre l’oreille, bienvenus dans le ventre de bois.

Inspirée par cette soirée d’humilité généreuse, j’ai décidé de moi aussi faire preuve de mansuétude et de conclure cette chronique en partageant avec vous mes talents de musicienne :

Do, ré, mi, la perdrix,

Mi, fa, sol, prend son vol,

Fa, mi, ré, dans un pré,

Mi, ré, do, au bord de l’eau.

 

Maintenant, à vos instruments.

Céliane De Luca

Du même auteur
Céliane De Luca -

Un regard parmi d’autres : Tiphanie Bovay-Klameth

Nous sommes dans une forêt. Une femme hèle son compagnon, disparu dans la végétation. Son accent vaudois durcit le « r » de « Pierre », et allège le ton de l’épopée. Elle l’appelle encore et encore, en se faufilant entre les arbres. On sent une odeur de terre humide, et, l’oreille à l’affut, on compatit pour cette pauvre… Read more »

Lire la Suite
Céliane De Luca -

Un regard parmi d’autres : Zazie

Zazie est une nuit de festival, lorsque les rires nous tiennent éveillés sous une grande tente et que l’on s’endort à l’aube dans le pull de sa meilleure amie. Et puis il fait jour, un nouveau concert nous attend. Alors on enfile sa tenue préférée et ses baskets les plus confortables, prêts à se souvenir… Read more »

Lire la Suite