Un regard parmi d’autres: être un homme heureux avec William Sheller

« Pourquoi les gens qui s’aiment
Sont-ils toujours un peu les mêmes?
Ils ont quand ils s’en viennent
Le même regard d’un seul désir pour deux
Ce sont des gens heureux »

« Un homme heureux », comme j’aime cette chanson de William Sheller que ma mère écoutait quand elle avait mon âge, avec sa meilleure amie. Comme j’aime cette chanson douce-amère qui s’ancre comme un rappel de ce qui nous manque toujours un peu, jusqu’au jour où…

Avant de le voir en concert à Beausobre, encore empêtrée dans mon imaginaire de petite fille, je me représentais cet homme comme une sorte de poète inaccessible, drapé dans son manteau gris et sa mélancolie, arpentant les boulevards sous la pluie d’automne, le regard perdu vers l’horizon, mutique et perpétuellement fou amoureux.

Est alors apparu dans la lumière du projecteur un homme débonnaire et bavard, sans manteau gris ni horizon inatteignable. Il nous a remerciés d’être venus. La modestie de William Sheller m’a émerveillée dès le premier sourire, lorsqu’il a joué un « la » pour mettre à l’unisson son piano et le quatuor qui l’accompagnait.

Il paraît que c’est un homme discret, timide. Il paraît que ce spectacle était exceptionnel, car William Sheller s’est dévoilé comme jamais on ne l’avait entendu le faire auparavant. Il paraît que peu de gens avaient déjà entendu les récits de son enfance qu’il nous a offerts ce soir-là. Il paraît que nous étions nombreux à être surpris de sa délicieuse jovialité. Nous le regardions, il était assis à son piano comme je m’installe près du radiateur du salon ; comme lorsque l’on est chez soi.
Nous l’écoutions jouer, et, comble de l’élégance, parfois disparaître pour laisser le quatuor déployer ses merveilles sans lui. Et puis nous raconter des histoires avec un talent qui venait poindre derrière chaque mot. Nous retombions en enfance.

Le temps a passé, ma mère n’a plus vingt ans, son amie n’est plus là pour écouter des disques avec elle, William Sheller a vieilli. La cadence de son concert n’était pas celle d’un bal endiablé, sa mémoire et son souffle se sont échappés quelques fois, au fil d’une mélodie. Quoi de plus humain ? Mais son humour était intact, qui sait, peut-être même était-il encore plus savoureux, bonifié par cette confiance qui s’est installée après tant d’années entre l’auteur-compositeur-interprète et son public fidèle.

Au son de la voix de ce conteur et musicien hors pairs, nous nous sommes penchés à la fenêtre d’un hôtel en lisière d’une ville encerclée par des montagnes du sud de la France, par une chaude et épaisse soirée d’été, tandis qu’au loin : « On peut voir au-delà des toitures la ville avaler ses voitures comme un long ruban d’étincelles». Nous avons patiné avec un couple en péril, sentant dans notre cou les flocons de l’hiver russe. Au son des violons et du violoncelle, nous avons couru dans la forêt avec Baba Yaga, la sorcière croqueuse d’enfants. Nous avons applaudi la Grande Barbara, alors qu’elle n’était encore que « une jeune femme, elle s’appelle Barbara, je crois » et que William, alors enfant assis dans le théâtre où travaillaient ses grands-parents, tombait amoureux de la musique.
Ce concert de William Sheller était un roman, une romance, un instant suspendu dans le temps, durant lequel, vraiment, j’ai été un homme heureux.

« Et moi j’te connais à peine
Mais ce s’rait une veine
Qu’on s’en aille un peu comme eux
On pourrait se faire sans qu’ça gêne
De la place pour deux
Mais si ça n’vaut pas la peine
Que j’y revienne
Il faut me l’dire au fond des yeux
Quel que soit le temps que ça prenne
Quel que soit l’enjeu
Je veux être un homme heureux
Je veux être un homme heureux
Je veux être un homme heureux. »

Céliane