Un regard parmi d’autres: Le Mensonge

De faibles lumières éclairent subtilement le salon d’un appartement bourgeois. Aux murs, trois tableaux néobaroques représentent des visages masqués et des mains qui s’effleurent, prêtes à se lâcher. Le corps enfoncé dans un fauteuil, Alice (Evelyne Bouix) tente d’émerger d’un dilemme. Doit-elle avouer à son amie qu’elle a surpris son mari au bras d’une autre? Faut-il annuler le diner avec ce couple qui est sur le point d’arriver?

Sur la commode, Paul, (Pierre Arditi), décante doucereusement une bouteille de Château Babille qui embellira le goût du secret tout au long de la pièce. Pour lui, il est primordial qu’Alice, sa femme, garde le silence face aux invités. Un verre de vin à la main, il débute l’éloge du mensonge. «Le mensonge c’est parfois une preuve d’amour et une manière d’épargner les autres». Un éloge si bien défendu, qu’il éveille les soupçons d’Alice sur la fidélité de son propre mari.

La pièce est habile car l’on se surprend à rire d’une vision du mariage et de l’amitié plutôt noire grâce aux innombrables jeux de mots, quiproquos et au délicieux jeu d’acteur de Pierre Arditi, incarnant un personnage à la fois suave et agressif. Le comédien détient même le pouvoir de décrocher les éclats de rire sarcastiques du public en restant immobile et silencieux. «Ce serait un cauchemar si tout le monde se disait la vérité. Il n’y aurait plus aucun couple», lance-t-il en se tournant face à un public hésitant entre le rire et la suspicion envers son propre binôme amoureux.

Plus la comédie avance, plus on est englouti dans les sombres bas-fonds du non-dit, des vrais faux-semblants, des tromperies qui se font et se défont, d’une apparente vérité qui en cache toujours une autre. Ici, même les pactes se font les jambes croisées. «Je te jure que c’est la vérité que ce n’est pas vrai!». De sa place de spectateur, on se prête vite au jeu de cette succulente torture et l’on devient alors enquêteur à l’affut des moindres indices sur ces quatre protagonistes qui alternent les masques jusqu’à la dernière scène.

Le rideau se referme. Coup de théâtre. Les enquêteurs du soir ont enfin démêlé le vrai du faux. Apparemment. Car le réel ne serait-il jamais qu’une illusion ? Le temps d’apprécier ce mirage, Sylvie Flepp, Jean-Michel Dupuis, Evelyne Bouix et son mari dans la vie comme à la scène, Pierre Arditi saluent une dernière fois le public. Le comédien livre une ultime attention à Beausobre: «on dit que les Suisses sont lents, pourtant ici, tout est allé plus vite qu’ailleurs dans le monde. Le public n’est pas venu pour voir des comédiens jouer. Ce soir, c’est vous, public, qui avez merveilleusement su jouer avec les comédiens».

Marine

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